Sylvie suivait le duel, de son regard de lynx; et, tout en s’en amusant, l’envie lui vint d’y jouer sa partie. Quelle partie? Vraiment, elle n’en savait rien.... Eh bien, de se divertir,—et de seconder Annette, bien sûr, cela va sans dire! Ce garçon était bien. Annette, aussi, très bien. Comme un sentiment fort toujours l’embellissait! Cette fierté brûlante, ce front de petit taureau qui s’apprête au combat, ces ondes de rougeurs et de pâleurs subites, que Sylvie croyait voir passer sur le corps, comme des frissons... L’homme se piquait au jeu...

—... Rien à faire, mon garçon, non, non, tu ne l’auras pas, si elle ne veut pas!... Mais veut-elle? ne veut-elle pas?... Décide-toi, Annette! Il est pris. Achève-le!... La sotte! Elle ne sait pas... Bon, nous allons l’aider...

Ce fut par les louanges d’Annette que s’engagea leur connaissance. Ils l’admiraient tous deux. L’Italien était décidément conquis. Radieuse, les yeux brillants, Sylvie abondait en son sens. Elle était bien adroite à célébrer sa sœur. Mais elle ne l’était pas moins à s’armer de tous ses charmes. Et, une fois mis en jeu, il n’était plus moyen de les arrêter. Elle avait beau leur dire:

—Maintenant, tiens-toi tranquille. C’est assez. Tu vas trop loin...

...Ils n’écoutaient plus rien; il n’y avait qu’à les laisser faire... C’était si amusant! Naturellement, cet idiot aussitôt avait pris feu. Que les hommes sont bêtes! Il croyait que, si l’on faisait des grâces, c’était pour ses beaux yeux... Tout de même, ils étaient beaux, ses yeux... Et maintenant, qu’est-ce qu’il allait faire, le poisson, entre les deux hameçons? Est-ce qu’il avait la prétention de les gober toutes deux? Qu’est-ce qu’il va décider?... «Eh bien, mon vieux, choisis!»

Elle ne faisait rien pour lui faciliter le choix, en s’effaçant devant Annette. Annette, pas davantage. A partir de ce moment, d’instinct elle redoubla d’efforts pour éclipser Sylvie. Les deux sœurs s’aimaient tendrement. Sylvie était aussi fière des éloges faits d’Annette qu’Annette de l’impression produite par Sylvie. Elles se conseillaient mutuellement. Elles veillaient aux détails de la toilette l’une de l’autre. Avec une science très sûre, elles savaient, par contraste, se faire valoir l’une l’autre. Aux soirées de l’hôtel, elles attiraient tous les regards. Mais en dépit qu’elles en eussent, ces regards instituaient une rivalité entre elles. Elles avaient beau s’en défendre, quand elles dansaient, elles ne pouvaient s’empêcher d’évaluer, chacune, les succès de l’autre. Surtout auprès de celui qui, décidément, les occupait beaucoup plus qu’elles ne l’eussent voulu... Il les occupait beaucoup plus, depuis qu’il ne savait de laquelle il était occupé le plus. Annette commença de sentir une souffrance confuse, quand elle vit Tullio s’empresser près de sa sœur. Toutes deux, bonnes danseuses, chacune avait sa manière. Annette fit tout ce qu’elle put pour établir sa supériorité. Et certes, elle dansait mieux, au regard des connaisseurs. Mais Sylvie, moins correcte, avait plus d’abandon; et dès l’instant qu’elle saisit l’intention d’Annette, elle devint irrésistible. Tullio, en effet, n’y résista point. Annette eut la douleur de voir qu’elle était délaissée. Après une suite de danses avec Sylvie, ils sortirent tous deux, en causant et riant, par la belle nuit d’été. Elle ne put se commander. Il fallut qu’elle quittât le salon, elle aussi. Sans oser s’engager dans le jardin, à leur suite, elle chercha à les voir, de la galerie vitrée qui menait au jardin; et elle les vit, dans l’allée, elle les vit qui, penchés l’un près de l’autre, en marchant, échangeaient des baisers.

Cette peine n’était rien auprès de celle qui suivit.—Quand, remontée dans sa chambre, assise sans lumière, Annette vit rentrer Sylvie tout animée, qui s’exclama en la trouvant seule dans l’obscurité, lui caressa les mains, lui baisota les joues, lui fit ses mille et une gentillesses ordinaires,—et quand, après avoir prétexté une migraine subite qui l’avait obligée à se retirer, elle demanda à sa sœur comment s’était passé le reste de la soirée, et si elle s’était promenée avec Tullio,—Sylvie, ingénument, répondit qu’elle ne s’était pas promenée, et qu’elle ne savait pas ce que Tullio était devenu: qu’au reste, Tullio commençait à la raser, et puis qu’elle n’aimait pas les hommes qui étaient trop beaux, et puis qu’il était fat, et puis un peu moricaud... Là-dessus, elle alla se coucher, en chantonnant une valse.

Annette ne dormit pas. Sylvie dormit très bien. Elle ne se doutait pas de la tempête qu’elle avait déchaînée... Annette était en proie à des démons lâchés. Ce qui venait de se passer était une catastrophe. Une double catastrophe. Sylvie était sa rivale. Et Sylvie lui mentait. Sylvie, la bien-aimée! Sylvie, sa joie, sa foi!... Tout était écroulé. Elle ne pouvait plus l’aimer... Plus l’aimer? Pouvait-elle, pouvait-elle ne plus l’aimer?... Oh! combien cet amour était enraciné, plus encore qu’elle ne l’avait pensé!... Mais est-ce qu’on peut aimer ce qu’on méprise?... Ah! ce ne serait rien encore, la trahison de Sylvie!... Il y avait quelque chose de plus... «Il y a... il y a... Allons, dis ce qu’il y a!...» Oui, il y avait cet homme, qu’Annette n’estimait pas, qu’Annette n’aimait pas,—et qu’elle aimait maintenant,—aimer? non!—qu’elle voulait. Une fièvre d’orgueil jaloux exigeait qu’elle le prît, qu’elle l’arrachât à l’autre,—surtout qu’elle ne laissât point l’autre le lui arracher... («L’autre», voilà ce que, pour Annette, Sylvie était devenue!...)

Elle ne reposa point une heure, cette nuit. Ses draps lui brûlaient la peau.—De l’autre lit voisin, s’élevait le bourdonnement léger du sommeil de l’innocence.

Quand elles se retrouvèrent face à face, le matin, Sylvie, du premier coup d’œil, vit que tout était changé; et elle ne comprit pas ce qui s’était passé. Annette, les yeux cernés, pâle, dure, hautaine, mais étrangement plus belle,—(et plus belle et plus laide, comme si, à un appel, toutes ses forces secrètes se fussent soudain levées)—Annette, casquée d’orgueil, froide, hostile, murée, regardait, écoutait Sylvie qui disait ses folies ainsi qu’à l’ordinaire, fit à peine bonjour, et sortit de la chambre... Le babil de Sylvie s’arrêta au milieu d’un mot. Elle sortit à son tour, suivit des yeux Annette descendant l’escalier...