Elle était épouvantée; mais elle ne pouvait que constater la toute-puissance de la folie. A de certaines minutes, un éclair de bon sens, un sursaut d’ironie, le retour d’une vague de son ancienne tendresse pour Sylvie, lui soulevaient la tête au-dessus du courant. Mais il suffisait d’un regard de jalousie, de la vue de Tullio chuchotant avec Sylvie, pour qu’elle replongeât...
Il était évident qu’elle perdait du terrain. C’était justement pour cela que sa passion s’enrageait. Elle était maladroite. Annette ne savait pas cacher sa dignité blessée. Tullio eût consenti, bon prince, à ne pas choisir entre elles; il daignait leur jeter le mouchoir à toutes deux. Sylvie, prestement, le ramassait; elle ne faisait point de façons; elle se réservait, plus tard, de faire danser Tullio, à sa manière. Elle ne se fût guère troublée de voir ce Don Juan grappiller quelques baisers à la treille d’Annette. Et si cela ne lui eût pas plu, elle ne se croyait pas forcée de le montrer. On peut dissimuler.... Annette en était incapable. Elle n’admettait pas le partage; et elle laissait trop bien voir la répulsion que lui inspirait le jeu équivoque de Tullio.
Tullio commença à se refroidir pour elle. Ce sérieux passionné le gênait, «l’embêtait»: (il croyait, avec beaucoup d’étrangers, ce mot très parisien). Un peu de sérieux est bon en amour. Mais pas trop n’en faut: ce serait une corvée, et non plus un plaisir. Il se représentait la passion comme une primadonna qui, après avoir proféré sa grande cavatine, revient, les bras tendus, pour saluer le public. Mais la passion d’Annette ne semblait pas savoir que le public existât. Elle ne jouait que pour elle. Elle jouait mal....
Elle était trop vraie, trop vraiment passionnée, pour songer à s’apprêter, à corriger les traces de ses peines, de ses tourments, et ces imperfections journalières, qu’une femme plus attentive efface ou atténue, chaque jour plus d’une fois. Elle ne paraissait plus du tout à son avantage. Elle devint même laide, à mesure qu’elle se sentit vaincue.
La triomphante Sylvie, sûre de la partie gagnée, lorgnait Annette désemparée, avec une ironie satisfaite, poivrée d’un grain de méchanceté,—et quelque pitié, au fond...
—Eh bien, tu as ton compte?... C’est cela que tu voulais?... Tu en fais, une mine!... Un pauvre chien battu...
Et elle avait envie de courir l’embrasser. Mais quand elle s’approchait, Annette lui témoignait une telle animosité que Sylvie, vexée, lui tournait le dos, bougonnant:
—Tu ne veux pas, ma fille?... A ta guise! Arrange-toi!... Je suis bien bonne!... Chacun pour soi, et zut pour les autres!... Après tout, si elle souffre, cette idiote, c’est sa faute! Pourquoi est-elle toujours si ridiculement sérieuse?
(C’était ce qu’ils pensaient tous.)
Annette finit par se retirer du combat. Sylvie, avec Tullio, organisait une soirée de tableaux vivants, où elle devait se montrer avec tous ses charmes, et quelques autres en plus... (Elle était une petite magicienne de Paris, qui savait, avec un lambeau d’étoffe, se métamorphoser en une série de «doubles», tous plus jolis que l’original, mais qui, en le complétant, le faisaient paraître plus charmant qu’eux tous, puisqu’il les contenait tous)... Essayer de lutter avec elle sur ce terrain eût été un désastre pour Annette. Elle ne le savait que trop: elle était vaincue d’avance; qu’est-ce que c’eût été, après? Elle demanda à rester en dehors de la fête, prétextant sa santé: sa mauvaise mine lui était une excuse suffisante. Tullio ne se montra point très insistant.—A peine eut-elle refusé qu’elle souffrit bien plus de s’être retiré toute arme pour lutter. Même sans espoir, la lutte est encore un espoir. Maintenant, elle devait laisser en tête à tête Tullio et Sylvie, une partie de la journée. Elle s’obligeait à suivre, pour les gêner, toutes les répétitions. Elle ne les gênait guère. Elle les excitait plutôt,—surtout cette effrontée, qui faisait recommencer dix fois une scène d’enlèvement d’odalisque pâmée par le corsaire byronien aux yeux de sombre feu, grinçant des dents, fatal, félin, prêt à bondir, comme un jaguar. Il jouait le rôle, comme s’il allait mettre à feu et à sang tout le Palace-Hôtel. Quant à Sylvie, elle en eût remontré aux vingt mille houris, qui tirent la barbe au Prophète, en son paradis.