—«Si! Si!» ripostait Sylvie.
Elles échangeaient un regard provocant.
Annette n’était pas de force à cacher longtemps son animosité sous le sourire, ainsi que ce petit serpent sous les fleurs. Si elle fût restée, elle l’eût criée. Brusquement, elle laissa le champ libre à Sylvie. Elle partit, tête haute, lui lançant un dernier regard de défi. L’œil railleur de Sylvie lui répondait:
La bataille continua, le lendemain et les jours qui suivirent, sous les regards de la galerie amusée: car la société de l’hôtel s’en était aperçue; vingt paires d’yeux désœuvrés se tenaient malignement à l’affût; des paris s’engagèrent. Les deux rivales étaient trop occupées par leur jeu pour se soucier de celui des autres.
La vérité était que, pour elles, ce n’était plus un jeu. Sylvie, aussi bien qu’Annette, était sérieusement prise. Un démon les troublait et irritait leurs sens. Tullio, glorieux de l’aubaine, n’avait point de peine à attiser le feu. Il était vraiment beau, il ne manquait pas d’esprit, il brûlait des désirs qu’il avait allumés: il valait d’être conquis. Nul ne le savait mieux que lui.
Les deux sœurs ennemies se retrouvaient dans leurs chambres, chaque soir. Elles se haïssaient. Elles affectaient pourtant de ne pas le savoir. Voisines de lit, la nuit, leur situation eût été intenable, si elles se l’étaient dit: il eût fallu en venir à un éclat public, qu’elles devaient éviter. Elles s’arrangeaient de façon à entrer, à sortir à des moments différents, à ne plus se parler, à feindre de ne pas se voir,—ou, comme c’était tout de même impossible,—à se dire froidement: «bonjour», «bonsoir», comme si de rien n’était. Le plus loyal, le plus sensé eût été de s’expliquer. Mais elles ne le voulaient pas. Elles ne le pouvaient pas. Quand la passion est lâchée dans une femme, il ne s’agit plus de loyauté; et de bon sens, moins encore.
La passion chez Annette était devenue un poison. Un baiser que Tullio, profitant de son pouvoir, avait violemment, un soir, au détour d’une allée, imprimé sur la bouche de l’orgueilleuse fille, qui ne s’était pas défendue, avait déchaîné en elle un torrent sensuel. Avec humiliation et rage, elle luttait contre. Mais elle savait d’autant moins résister que c’était la première fois que le flot l’envahissait. Malheur aux cœurs trop défendus! Quand la passion fait son entrée, le plus chaste est le plus livré...
Une nuit, dans une de ces insomnies fiévreuses qui la consumaient, Annette glissa dans le sommeil, tout en croyant qu’elle restait éveillée. Elle se voyait couchée dans son lit, les yeux ouverts; mais elle ne pouvait bouger, elle avait les membres liés. Elle savait que Sylvie, à côté, faisait semblant de dormir, et que Tullio allait venir. Déjà, elle entendait dans le couloir le plancher qui craquait et un frôlement de pas prudents qui s’avançaient. Elle voyait Sylvie se soulever de l’oreiller, sortir ses jambes des draps, se lever, se glisser vers la porte qui s’entr’ouvrait. Annette voulait se lever aussi; mais elle ne pouvait pas. Comme si elle l’eût entendue, Sylvie se retournait, revenait près du lit, la regardait, se penchait sur elle pour mieux la voir. Elle n’était pas du tout, pas du tout comme Sylvie; elle ne lui ressemblait pas; et pourtant, elle était Sylvie; elle avait un rire méchant qui découvrait ses canines; elle avait de longs cheveux noirs, sans boucles, raides et durs, qui, quand elle se baissait, lui retombaient sur le visage, entraient dans la bouche et dans les yeux d’Annette. Annette avait sur la langue le goût des crins rudes et leur odeur échauffée. La face de la rivale venait plus près, tout près. Sylvie ouvrait le lit, et entrait. Annette sentait le genou dur, qui pesait sur sa hanche. Elle étouffait. Sylvie avait un couteau; le froid de la lame frôlait la gorge d’Annette, qui se débattait, criait....—Elle se retrouva dans le calme de la chambre, assise sur son lit, ses draps bouleversés. Sylvie dormait paisiblement. Annette, comprimant les battements de son cœur, écoutait le souffle rassurant de sa sœur; et elle tremblait encore de haine et d’horreur...
Elle haïssait... Qui donc?... Et qui donc aimait-elle? Elle jugeait Tullio, elle ne l’estimait pas, elle le redoutait, elle n’avait aucune, aucune confiance en lui. Et cependant, pour cet homme qu’elle ne connaissait pas quinze jours avant, qui ne lui était rien, elle était prête à haïr celle qui était sa sœur, celle qu’elle avait aimée le mieux, celle qu’elle aimait encore... (Non!... Si!... qu’elle aimait toujours...) Elle eût sacrifié à cet homme, sur-le-champ, tout le reste de sa vie... Mais comment..., mais comment cela était-il possible!...