Premiers jours d’octobre, gris et doux. Air silencieux. Pluie tiède qui tombe droite, et ne se presse pas. Odeur chaude et charnelle de la terre mouillée, des fruits mûrs au cellier, des cuvées au pressoir...
Près d’une fenêtre ouverte, dans la maison de campagne des Rivière, en Bourgogne, les deux sœurs étaient assises, l’une en face de l’autre, et cousaient. La tête baissée sur l’ouvrage, elles avaient l’air de pointer l’une contre l’autre leurs fronts ronds et sans plis,—ce même front bombé, plus mignon chez Sylvie, chez Annette plus fort, capricieux chez l’une, et chez l’autre obstiné,—la chèvre et la petite taure. Mais quand elles relevaient la tête, leurs yeux échangeaient un regard d’intelligence. Leurs langues se reposaient, ayant carillonné pendant des jours entiers. Elles ruminaient leur fièvre, leurs transports, leurs lampées de paroles passées, et tout ce qu’elles avaient pris et appris l’une de l’autre depuis des jours. Car, cette fois, elles s’étaient livrées tout entières, avec l’avidité de tout prendre et de tout donner. Et maintenant, elles se taisaient, pour mieux penser à tout ce butin caché.
Mais elles avaient beau vouloir tout voir et tout avoir: au bout du compte, elles restaient une énigme l’une pour l’autre. Et, sans doute, pour chaque être, chaque être est une énigme; et c’est là un attrait. Mais que de choses en chacune, que l’autre ne comprendrait jamais! Elles se disaient bien (car elles le savaient):
—Qu’est-ce que cela fait, comprendre? Comprendre, c’est expliquer. Il n’y a pas besoin d’expliquer pour aimer...
Tout de même, cela fait beaucoup! Cela fait que si on ne comprend pas, on ne prend pas tout à fait.—Et puis, aimer, justement, comment aimaient-elles? Elles n’avaient pas du tout la même façon d’aimer. Les deux filles de Raoul Rivière tenaient certes du père toutes deux une riche sève; mais refoulée chez l’une, et dispersée chez l’autre. Rien de plus différent entre les deux sœurs que l’amour. La très libre tendresse de Sylvie, riante, gamine, effrontée, mais au fond très sensée, qui s’agitait beaucoup, mais ne perdait jamais le nord, qui froufroutait des ailes, mais ne s’envolait guère qu’autour de son pigeonnier. L’étrange démon d’amour, qui habitait Annette, et dont, depuis six mois à peine, elle avait reconnu la présence; elle le comprimait, elle s’efforçait de le cacher, car elle en avait peur; son instinct lui disait que les autres le méconnaîtraient: l’Éros en cage, aux yeux bandés, inquiet, avide, et affamé, qui se meurtrit en silence aux barreaux du monde, et ronge lentement le cœur où il est enfermé! La brûlante morsure, incessante, sans bruit, faisait insensiblement chavirer l’esprit d’Annette dans un bourdonnement de torpeur blessée, qui n’était pas sans volupté: comme elle en trouvait une à des sensations qui la faisaient souffrir: une étoffe rêche, des dessous qui la serrent, la main qui se promène sur les aspérités d’un meuble ou le froid d’un mur rugueux. Mâchant l’écorce amère d’une branche qu’elle mordillait, elle sombrait, par moments, dans des oublis de soi et du temps, des pertes de conscience qui duraient, Dieu sait combien, un quart de seconde ou d’heure? et d’où elle ressortait précipitamment, soupçonneuse et honteuse, percevant le regard invisible de Sylvie qui, semblant travailler, la guettait malignement du coin de l’œil, de côté. La petite ne disait rien. Ni l’une ni l’autre ne bronchait; mais des bouffées de feu montaient aux joues d’Annette. Sylvie, sans bien comprendre, flairait de son petit nez cette vie intérieure, qui dormait au soleil et, par brusques détentes, sauvagement se repliait, comme sous des feuilles une couleuvre: elle jugeait la grande sœur bizarre, un peu maboule, vraiment pas comme tout le monde... Ce qui l’étonnait en elle, ce n’étaient pas tant ces mouvements passionnés, ces ardeurs, et tout ce qu’elle devinait des troubles pensées d’Annette, que le sérieux presque tragique qu’y apportait Annette. Tragique? Ah! bien, quelle idée! Sérieux? Pourquoi donc faire? Les choses sont comme elles sont. On les prend comme elles sont. Sylvie n’allait pas se troubler des quinze cents fantaisies qui lui passaient sous la peau! Elles passent, et puis s’en vont. Tout ce qui est bon et agréable est simple et naturel. Et tout ce qui n’est pas bon ni agréable l’est aussi, juste autant. Bon ou pas bon, je le gobe: c’est bientôt avalé! Pourquoi faire tant de façons?... Cette Annette enchevêtrée! avec ses broussailles de pensées chaudes et froides, cette filasse de désirs et de peurs, et ces touffes de passions et de pudeurs emmêlées dans tous les recoins!... Qui la débobinera?... Mais qu’elle fût ainsi anormale, excessive, et incompréhensible, amusait fort Sylvie, l’intriguait, l’attirait; et elle ne l’en aimait que mieux...
Le silence prolongé était lourd de secrets inquiétants. Sylvie s’en dégageait, brusquement, en parlant à tort et à travers... Vite, très vite, et tout bas, le nez sur son ouvrage, comme si elle l’injuriait, elle se mettait à marmonner une kyrielle de petits mots fous, de sons inarticulés, généralement en i, des «kikikiki» de pinson qui frétillait de plaisir. Et puis, elle reprenait subito un air grave, elle avait l’air de dire: «Qui? Moi? Je n’ai rien fait...»—Ou bien, mordillant son fil, elle chantonnait, de son filet de voix de tête, nasillant, quelque romance bien bête, où il était question de fleurs, «d’oiseaux jaseurs», ou une grivoiserie dont, malicieusement, l’air d’un enfant bien sage, elle détachait une grosse polissonnerie. Annette sursautait, mi-riante, mi-fâchée:
—Veux-tu, veux-tu bien te taire!
Elles étaient soulagées. L’air était détendu. Peu importent les mots! Les voix, comme les mains, rétablissent le contact. On se rejoint. Où était-on?... Gare au silence! Savons-nous où il peut, en une seconde d’oubli, t’emporter, m’emportera tire-d’aile? Parle-moi! Je te parle. Je te tiens. Tiens-moi bien!...
Elles se tenaient. Elles étaient bien décidées, quoi qu’il arrive, à ne plus se lâcher. Quoi qu’il pût arriver, cela ne touchait en rien à ce fait essentiel: «Je suis moi. Tu es toi. Nous échangeons. Tope là! On ne s’en dédira plus.» Il y avait un don mutuel, un tacite contrat, une sorte de mariage d’âme, d’autant plus efficace que nulle contrainte extérieure,—ni engagement écrit, ni sanction religieuse ou civile—ne pesait sur lui. Et qu’est-ce que cela faisait qu’elles fussent si différentes? On se trompe, en croyant que les meilleures unions reposent sur des affinités,—ou bien sur des contrastes. Ni les unes, ni les autres, mais un acte intérieur, un: «J’ai choisi, je veux, et je fais vœu», mais de la bonne trempe et solidement frappé par le coin d’une double décision têtue, comme ces deux filles au front rond. «Je t’ai, et je n’ai pas plus le pouvoir, maintenant, de te rendre, que de me reprendre... Au reste, tu es libre d’aimer qui tu voudras, de faire ce qui te plaira, quelque folie, un petit crime au besoin, si cela te chante, (je sais bien que tu ne le feras pas! mais quand même!) cela ne change rien au pacte.....» Explique qui voudra! La scrupuleuse Annette, si elle eût osé aller jusqu’au bout de sa pensée, aurait dû s’avouer qu’elle n’était pas du tout sûre de la valeur morale de Sylvie et de ses actions futures. Et Sylvie, qui voyait clair, n’eût pas mis sa main au feu qu’Annette ne serait pas capable, un jour, d’actes déconcertants. Mais cela regardait les autres, cela ne les concernait pas, elles deux. Elles deux, elles étaient sûres, elles avaient l’une dans l’autre une confiance absolue. Le reste du monde pouvait s’arranger comme il voudrait!... Quoi qu’elles fissent, du moment que ce ne pouvait atteindre leur mutuel amour, elles se pardonnaient tout, d’avance, les yeux fermés.
Ce n’était peut-être pas très moral; mais tant pis! On aurait le temps d’être moral, une autre fois.