Annette, un peu pédante, qui connaissait la vie par les livres,—ce qui ne l’empêchait pas de la découvrir ensuite: (car la vie n’a plus le même son, entendue, hors des livres)—se souvenait des beaux vers de Schiller:

O mes fils, le monde est plein de mensonge et de haine; chacun n’aime que soi; tous les liens formés par un bonheur fragile sont incertains... Ce que le caprice a noué, le caprice le dénoue. La nature seule est sincère; elle seule repose sur des ancres inébranlables. Tout le reste flotte au gré des vagues orageuses... Le penchant vous donne un ami, l’intérêt un compagnon; heureux celui à qui la naissance donne un frère!... Contre ce monde de guerre et de trahison, ils sont deux à résister ensemble...

Sylvie ne les connaissait pas, bien sûr! Et elle eût trouvé sans doute que c’étaient, pour dire un sentiment simple, beaucoup de mots embrouillés. Mais, regardant Annette, le front penché, qui ne travaillait pas,—et sa solide nuque, et sa forte chevelure aux masses enroulées,—elle pensait:

—Elle rêve, encore, ma grande; elle est de nouveau plongée dans son coffre à folies. Ce qu’il en doit tenir, le coffre!... Heureusement que je suis là, maintenant! On ne l’ouvrira pas sans moi...

Car la petite cadette avait la conviction, peut-être exagérée, de sa supériorité de sens et d’expérience. Et elle se disait:

—Je la protégerai.

Elle aurait eu besoin de se protéger d’abord. Car, dans son coffre, les folies ne manquaient pas non plus. Mais celles-là, elle les connaissait d’avance; et elle les regardait, comme un propriétaire regarde ses locataires. Si on leur donne logement, ce ne sera pas pour rien... Et puis, «fais ce que veux, advienne que pourra!» Tant qu’il ne s’agissait que de soi, cela n’avait pas une énorme importance. On se débrouillerait toujours... Mais protéger une autre, c’était là un sentiment nouveau et délectable...

Oui, mais... Annette, le front penché, qui ne travaillait pas, caressait justement le même sentiment. Elle pensait:

—Ma petite folle chérie!... Heureusement que je suis arrivée à temps pour la guider!...

Et elle formait, pour l’avenir de Sylvie, des plans, certes charmants, mais pour lesquels Sylvie n’était pas consultée...