Quand elles avaient bien ruminé, chacune le bonheur de l’autre, (et, bien entendu, le sien propre, par-dessus le marché)...
—Zut! mon aiguille est cassée... On n’y voit plus, déjà...
...on jetait son ouvrage, et on sortait ensemble, pour se dégourdir les jambes; on allait sous la pluie, toutes deux enveloppées dans la même houppelande, jusqu’au fond du jardin, sous les arbres larmoyants qui perdaient leurs cheveux; on croquait à la treille une grappe de raisin blond, meilleur d’être mouillé; on causait, on causait... Et soudain, on se taisait, écoutant, aspirant le vent d’automne, l’odeur (on la mangerait) des fruits tombés, des feuilles mortes, la lumière lasse d’octobre qui s’éteint dès quatre heures, le silence des champs engourdis qui s’endorment, la terre qui boit la pluie, la nuit...
Et, la main dans la main, rêvant avec la nature frissonnante, qui couve l’espoir craintif et brûlant du printemps,—l’énigme de l’avenir...
Leur intimité, en ces fins jours d’octobre embrumés, enroulés comme d’une toile d’araignée, leur était devenue si nécessaire qu’elles se demandaient comment elles avaient pu jusque-là s’en passer.
Cependant, elles s’en étaient passées; et elles s’en passeraient encore. La vie ne s’enferme pas, dès vingt ans, dans une intimité, si chère soit-elle,—surtout la vie de deux êtres aussi ailés. Il faut qu’ils tentent les espaces de l’air. Si ferme que s’affirme la volonté de leur cœur, l’instinct de leurs ailes est plus fort. Quand Annette et Sylvie se disaient tendrement:
—Comment est-il possible qu’on ait vécu si longtemps l’une sans l’autre? elles ne s’avouaient pas:
—Il faudra bien pourtant, tôt ou tard, (quel dommage!) que l’on vive l’une sans l’autre!
Car l’autre ne peut pas vivre pour vous, à votre place; et vous ne le voudriez pas. Certes, il était profond, le besoin de leur tendresse mutuelle; mais elles avaient toutes deux un autre besoin plus fort, qui remontait plus loin, aux sources mêmes de leur être, les deux petites Rivière: le besoin de leur indépendance. Elles qui avaient tant de traits différents, elles avaient justement (ce n’était pas de chance!) ce trait commun entre elles. Et elles le savaient bien: c’était même une des raisons pour lesquelles, sans se le dire, elles s’aimaient le plus; car elles s’étaient reconnues en lui.—Mais alors, que devenaient leurs projets de fondre ensemble leurs vies? Quand chacune se berçait du rêve qu’elle saurait protéger la vie de l’autre, elle n’ignorait pas que l’autre n’y consentirait pas plus qu’elle-même n’y consentirait. C’était un tendre rêve, avec lequel on jouait. On tâchait que le jeu durât le plus longtemps possible.
Et il ne pouvait même pas durer longtemps.