Cela n’empêchait pas du tout de s’adorer. Mais ça gênait tout de même un peu pour converser.

Et que faire des journées, seules dans la maison morose, à la lisière des bois, en face des champs dépouillés, sous le ciel bas d’automne qui se confond dans le brouillard avec la plaine nue? Sylvie avait beau dire et croire qu’elle adorait la campagne, elle avait bientôt fait d’en épuiser les plaisirs; elle y était désœuvrée, désorientée, perdue... La nature, la nature... Parlons franc! La nature la rasait... Non! ce pays de croquants!... Elle n’en supportait pas les petits désagréments: le vent, la pluie, la boue, (celle de Paris, en regard, lui paraissait plaisante), les souris trottinant derrière les vieilles cloisons, les araignées qui rentrent pour prendre quartiers d’hiver dans les appartements, et ces bêtes affreuses, les moustiques trompettants, qui se régalaient de ses chevilles et de ses poignets. Elle en eût bien pleuré d’agacement et d’ennui.—Annette, toute à la joie du grand air et de la solitude avec la sœur aimée, invulnérable à l’ennui, et riant des piqûres, cherchait à entraîner Sylvie dans ses courses crottées, sans remarquer la mine maussade et dégoûtée. Un souffle de vent de pluie l’enivrait; elle oubliait Sylvie, elle partait à grands pas dans les terres labourées, ou à travers les bois, en secouant les branches mouillées; ce n’était que longtemps après qu’elle se souvenait de la petite délaissée. Et Sylvie, qui boudait, en mirant piteusement son visage gonflé, se morfondait, pensant:

—Quand sera-t-on rentrées?

Enfin, parmi les mille et une volontés de la Rivière cadette, il y en avait une qui était bonne, bon teint, que rien ne pouvait altérer; et l’air de la campagne y donnait un nouveau lustre. Elle aimait son métier. Elle l’aimait vraiment. De bonne race ouvrière de Paris, il lui fallait son travail, son aiguille et son dé, pour occuper ses doigts et sa pensée. Elle avait le goût inné de la couture; ce lui était une volupté physique de manier pendant des heures une étoffe, un tissu léger, une mousseline de soie, de les plisser, froncer, de donner un coup de pouce à une coque de ruban. Et puis, sa petite caboche, qui ne se flattait pas, Dieu merci, de comprendre les idées qu’hébergeait la grande cervelle d’Annette, savait qu’ici, dans son domaine, dans le royaume des chiffons, elle avait ses idées, elle aussi, elle en avait à revendre... Eh bien, est-ce qu’elle pouvait renoncer à ses idées? On croit qu’il n’est pas de plus grand plaisir pour une femme que de porter de jolies robes!... Pour une femme vraiment douée, c’est un bien plus grand plaisir encore d’en fabriquer. Et de ce plaisir-là, quand on y a goûté, on ne peut plus se passer.—Dans l’oisiveté douillette où la tenait sa sœur, tandis qu’Annette promenait ses belles mains sur le clavier, Sylvie avait la nostalgie du bruit des grands ciseaux et de la machine à coudre. Toutes les œuvres d’art, si on les lui eût offertes, ne valaient pas pour elle le brave mannequin sans tête, qu’on drape à sa fantaisie, qu’on tourne, qu’on retourne, devant lequel on se met à croupetons, qu’on malmène sournoisement, et qu’on prend dans ses bras pour faire un tour de danse, quand la première n’y est pas. Quelques mots, çà et là, laissaient assez deviner le cours de ses pensées; et Annette, impatiente, voyant ses yeux s’illuminer, savait qu’elle allait encore subir une histoire d’atelier.

Aussi, lorsque de retour à Paris, Sylvie annonça qu’elle allait reprendre son chez soi et son travail régulier, Annette soupira; mais elle ne fut pas surprise. Sylvie, qui s’attendait à une opposition, fut beaucoup plus touchée du soupir, du silence, que de toutes les paroles. Elle courut à sa sœur assise, et, agenouillée devant elle, lui enlaçant la taille, et lui tendant ses lèvres:

—Annette, ne m’en veux pas!

—Chérie, lui dit Annette, ce qui est ton bonheur est le mien, tu le sais.

Mais elle avait de la peine. Sylvie en avait aussi.

—Ce n’est pas ma faute, dit-elle. Je t’aime tant, je t’assure!

—Oui, mon petit, je suis sûre.