—Annette, je vous vois nue.

Et le plus étonnant, c’est qu’elle n’en était pas gênée, elle, la pudique Annette. Elle avait envie de répondre:

—Comment me trouvez-vous, ainsi?

Ils échangeaient un sourire d’intelligence. S’il la voyait sans voiles, c’était de peu d’importance: elle savait qu’elle ne serait jamais à lui. Marcel lisait cette certitude en elle. Il n’en était pas troublé. Il pensait:

—On verra bien!

Car il connaissait l’autre.

L’autre,—Roger Brissot, avait été son camarade de lycée. Franck s’expliquait parfaitement qu’Annette le préférât... Pour commencer, du moins... («Ensuite?... Ça, c’est une autre affaire!...»)—Brissot était beau garçon, une belle figure claire, l’expression franche, de gais yeux bruns, les traits réguliers, un peu forts, la face pleine, les dents saines,—rasé, une abondance juvénile de cheveux noirs, relevés sur le front intelligent par la raie de côté. Grand, la poitrine large, les jambes longues, les bras musclés, il avait une aisance de mouvements et le geste animé. Il parlait bien, très bien, d’une voix chaude, musicale, un peu basse et cuivrée, qu’on aimait,—qu’il aimait. Rival d’études de Franck, d’une intelligence vive, facile, brillante, habitué aux succès de l’esprit, il n’avait pas moins de goût pour les jeux du corps. En Bourgogne, où les propriétés de sa famille—bois et vignes—touchaient à la maison de campagne des Rivière, il était intrépide marcheur, chasseur, bon cavalier. Annette l’avait jadis rencontré, plus d’une fois, dans ses promenades. Mais en ce temps, elle se souciait peu d’un compagnon, elle aimait à aller seule; et Roger, lui aussi, dans ces mois de plein-air, lâché hors de Paris, faisait le jeune Hippolyte; il affectait de préférer son cheval et son chien à une fille. Ils n’avaient guère échangé, en passant, que des saluts et des regards. De ceux-ci, tout n’avait pas été perdu. Il leur en était resté d’agréables images et la vague attraction de deux êtres physiquement bien appariés.

La famille Brissot y avait songé. Non moins que les personnes, les biens semblaient faits pour se joindre. Pourtant les relations de voisinage, tant que vécut Raoul Rivière, étaient restées polies, mais froides et assez lointaines. Par une curieuse bizarrerie, Rivière qui, pour le libre esprit, ne l’eût cédé à personne, avait, comme architecte, presque toute sa clientèle, jusqu’à l’Affaire Dreyfus, dans l’aristocratie et le camp réactionnaire: et comme il était trop habile pour ne pas leur servir la messe, et même (sans métaphore) pour ne pas y aller, lorsque c’était utile pour se faire bien noter, il passait pour réac, voire pour clérical (ce qui le faisait bien rire!) aux yeux des républicains radicaux de sa province. Or, les Brissot étaient des piliers du radicalisme. Cette famille de robe—avocats, procureurs,—qui s’enorgueillissait d’être républicaine depuis plus d’un siècle, (elle l’était en effet, au temps de la Première République, mais oubliait de mentionner que l’aïeul, ex-Conventionnel, avait reçu l’ordre du Lys, au retour des Bourbons), croyait à la République, comme d’autres croient à Dieu le Père; et elle se considérait comme liée par ses traditions: noblesse oblige! Aussi avait-elle estimé de son devoir de manifester son blâme austère à Raoul Rivière, en le tenant à distance: ce dont il ne s’était point affecté, car il n’attendait d’eux aucune commande.—Vint la fameuse Affaire, où Rivière, on l’a vu, se trouva, sans y avoir songé, dans le parti du Progrès. Il s’en vit, en un instant, blanchi; on passa l’éponge sur le passé; on découvrit même à Rivière de hautes qualités civiques et républicaines, dont il ne se serait pas douté, mais dont il eût certainement tiré un bon parti, si la mort n’était venue troubler ses plans.

Ceux des Brissot n’en souffrirent point. Ces grands républicains, qui avaient su, au cours d’un siècle, mener de front le respect de leurs principes et celui de leurs intérêts, étaient riches, et, naturellement, songeaient à l’être davantage. On savait que Rivière avait laissé à sa fille une jolie fortune. On eût été bien aise de joindre sa propriété de Bourgogne aux biens Brissot qu’elle eût heureusement complétés. Mais pour des gens qui avaient les principes des Brissot, les raisons de fortunes ne venaient qu’en second,—même quand il arrivait qu’on y pensât en premier: en question de mariage, la jeune personne devait d’abord entrer en ligne de compte.—La jeune personne, en l’occurrence, répondait à toutes les exigences. Annette satisfaisait par ce qu’on savait d’elle, par ses allures sérieuses, par ce qu’on avait appris de son dévouement à son père. Elle frappait par son intelligence, par sa simplicité. Elle avait dans le monde une tenue parfaite. Du calme. Assez d’esprit. Une bonne santé. Sans doute, trouvait-on un peu d’affectation dans ses travaux de Sorbonne, ses recherches, ses diplômes. Mais on pensait que c’étaient des passe-temps de jeune fille intelligente qui s’ennuie, et qu’elle laisse de côté, à son premier enfant. Et il ne déplaisait pas aux Brissot de montrer qu’ils aimaient les lumières, même chez une femme,—pourvu, naturellement, qu’elles ne fussent pas gênantes. Dieu merci! Annette ne serait pas la première intellectuelle de la famille. Madame Brissot la mère, et la sœur de Roger, Mademoiselle Adèle, avaient la réputation,—justifiée en un sens,—d’être femmes de tête, non moins que femmes de cœur, qui savaient prendre part à la vie de pensée, comme à la vie d’action des hommes de leur maison. L’intellectualité d’Annette était une garantie que, du moins, (le grand point!) il n’y avait de son côté nul danger clérical. Pour le reste, elle trouverait dans sa nouvelle famille l’affectueuse tutelle, qui saurait la garder de toute exagération. La chère enfant n’aurait aucune peine à s’incorporer à ceux dont elle prendrait le nom: elle n’avait plus de parents, et serait trop heureuse de se mettre sous l’égide d’une seconde mère et d’une sœur un peu plus âgée, qui déjà ne demandaient qu’à la diriger. Car les dames Brissot, qui étaient bonnes observatrices, jugeaient Annette vraiment bien sympathique, tout à fait distinguée, douce, polie, réservée, timide, (de leur point de vue, ce n’était pas un mal), un peu froide, (c’était presque une vertu).

Ce fut donc avec l’adhésion de toute la famille, préalablement consultée, que Roger fit sa cour. Il ne lui cachait rien, sûr qu’il en serait toujours approuvé. Ce grand garçon était idolâtré des siens. Il le leur rendait bien. Dans la famille Brissot, on pratiquait l’admiration mutuelle. Il y avait une hiérarchie; mais chacun avait son prix. Il fallait reconnaître qu’ils étaient tous assez bien partagés, du côté de l’esprit, comme des avantages du corps et de la fortune. Ils le reconnaissaient, mais de bonne grâce, en gens bien élevés. Ils ne le manifestaient point à ceux que, notoirement, ils jugeaient inférieurs. Mais il n’y avait aucun moyen d’en douter, à la douce certitude qui se lisait sur leurs traits. De toutes leurs certitudes, Roger était la plus certaine. Il était leur orgueil le plus tendre, et peut-être le plus justifié. L’arbre Brissot n’avait jamais porté de fruit plus réussi. Roger avait les meilleurs dons de sa race; et s’il en avait aussi les défauts, ils n’étaient point choquants: sa bonne grâce, sa jeunesse les faisait oublier. Il était plein de talent: tout lui était facile, mais surtout la parole. L’éloquence était un des fiefs de la famille. Elle comptait déjà un maître du barreau; et tous avaient, de naissance, le goût du bien dire. Il eût été injuste de prétendre, que, comme ces paroliers du Midi, ils eussent besoin de parler pour penser. Mais ils avaient besoin de parler: c’était incontestable. Leurs facultés réelles s’épanouissaient en phrases; le silence les eût atrophiées. Le père de Roger, qui avait été un des plus illustres bavards dont se fût honorée la tribune de la Chambre, et à qui ses électeurs avaient joué le mauvais tour de ne pas le renommer, étouffait de son éloquence rentrée; et Roger, alors âgé de six ans, lui disait naïvement, quand ils étaient tous deux seuls, au foyer: