—Papa, fais-moi un discours!
Il en faisait à présent, pour son compte. Sa jeune réputation avait été brillamment établie, d’emblée, dans les conférences d’avocats, au Palais. Comme tous les Brissot, il avait orienté ses dons vers la politique. Les meetings de l’Affaire Dreyfus lui furent un tremplin excellent; il se jeta dans l’arène, il y discourut à toute volée. La fougue juvénile, la bravoure, la parole débordante et choisie de ce beau garçon lui attirèrent les sympathies enthousiastes des jeunes femmes Dreyfusistes et de beaucoup de ses cadets. Les Brissot, toujours désireux de ne pas se laisser distancer sur la route du Progrès, mais très préoccupés de ne jamais faire un pas de trop, ni trop tôt, en avant,—après avoir prudemment prospecté le terrain, aiguillèrent leur fils, leur jeune gloire, sur la voie du socialisme bien-pensant. Roger, le nez sur la piste, de lui-même s’y rendait. Comme les meilleurs de la jeunesse de son temps, il était sous la fascination de Jaurès, et s’efforçait de modeler son action oratoire sur la parole splendide du grand rhéteur, pleine de visions prophétiques et de mirages illusoires. Il proclama le devoir du rapprochement entre le peuple et les intellectuels. Ce lui fut un thème de discours fort éloquents. Si le peuple—qui manquait de loisirs—n’en connut pas grand’chose, ils émurent les loisirs de la jeune bourgeoisie. Avec les souscriptions et l’aide personnelle d’un petit groupe d’amis, Roger fonda un cercle d’études, un journal, un parti. Il y dépensa beaucoup de temps et un peu d’argent. Les Brissot, qui savaient compter, savaient aussi dépenser à propos. Il leur plaisait de voir leur fils devenir le leader de la nouvelle génération. Ils préparaient le terrain pour les prochaines élections. Roger avait sa place marquée dans la Chambre future. Il ne l’ignorait pas. Habitué dès l’enfance à voir les siens croire en lui, il y croyait aussi; et, sans savoir au juste quelles étaient ses idées, il avait en elles une foi absolue. Aucune outrecuidance. Il était plein de lui, mais si naturellement! Tout lui réussissait; il y était si habitué qu’il ne songeait même pas à s’en enorgueillir; mais il eût été stupéfié qu’il en fût autrement; ses dogmes les plus certains en eussent reçu une sérieuse atteinte. Qu’il était donc sympathique! Égoïste sans le savoir, et sans fond, naïvement, bon garçon, beau garçon, disposé à donner, mais résolu à recevoir, et ne concevant pas que rien pût lui être refusé, simple, gentil, cordial, exigeant, attendant que le monde se mît à ses pieds... Il était vraiment très attrayant.
Annette subit l’attrait. Elle le jugeait assez bien, mais elle ne l’en aimait que mieux. Elle souriait de ses faiblesses, qui lui étaient infiniment chères. Il lui semblait que, par là, il était moins homme et plus enfant. Son cœur se réjouissait qu’il fût l’un et l’autre. Un charme de Roger était qu’il ne cachait rien; il se montrait tout entier. Le naïf contentement qu’il avait de lui-même lui prêtait un naturel parfait.
Il se livra d’autant mieux qu’il s’était épris d’Annette. Ardemment, sans réserves. Il n’aimait rien à demi. Mais il ne voyait rien qu’à moitié.
Il s’enflamma pour elle, un soir que dans un salon il avait été très éloquent. Annette n’avait rien dit; mais elle avait merveilleusement écouté. (Du moins, il le pensait). Ses yeux intelligents lui rendaient sa propre pensée plus claire et plus ailée. Son sourire lui donnait la joie de ce qu’il avait si bien dit, et celle plus douce encore de la sentir partagée... Qu’elle était belle ainsi, celle qui l’écoutait! Quel admirable esprit, quelle âme exceptionnelle se lisaient en ces yeux attentifs et parlants, en ce sourire qui avait tout compris!... Bien qu’il fût seul à parler, il avait l’illusion qu’il parlait avec elle. En tout cas, il ne parlait plus que pour elle; et il se sentait soulevé au-dessus de lui-même par ce dialogue intérieur, par l’échange mystérieux de ces muettes reparties...
Pour dire la vérité, Annette n’écoutait guère. Assez intelligente pour saisir promptement le sens général de la pensée de Roger, elle suivait distraitement, selon son habitude, les belles phrases balancées. Mais elle profitait de ce qu’il était occupé de son éloquence, pour bien le regarder: les yeux, la bouche, les mains, et ce mouvement du menton qu’il faisait en parlant, et ces belles narines de poulain hennissant, et sa façon de rouler certaines lettres, gentiment, et tout ce que cela exprime, et le dehors et le dedans... Elle savait regarder. Elle voyait le désir qu’il avait d’être admiré, elle voyait le plaisir qu’il avait à plaire, à ce qu’elle le jugeât beau, intelligent, éloquent, étonnant. Et elle ne pensait pas du tout—(si! un peu, un petit peu...) à le trouver comique. Elle en était au contraire attendrie...
(—«Oui, chéri, tu es beau, tu es charmant, intelligent, éloquent, étonnant... Tu veux un petit sourire?... Tiens, chéri, je t’en fais deux... avec mes plus doux yeux... Es-tu content?...»)
Et elle riait, dans son cœur, de le voir, tout heureux et glorieux, redoubler son ramage, comme un oiseau de printemps.
Il savourait l’hommage, il le buvait tout pur, sans une goutte d’ironie; il en voulait encore, il n’était jamais las. Et, s’enivrant de son chant, il ne le distinguait plus de celle qui l’admirait. Elle lui parut l’incarnation de tout ce qu’il y avait de beau, de pur, de génial en lui. Il l’adora.
Elle, en qui dès les premiers regards l’amour s’était glissé,—quand elle se sentit baignée de cette adoration, elle n’opposa plus la moindre résistance. Même la tendre ironie dont elle protégeait, comme d’un gorgerin, les battements de son cœur, tomba; et elle offrit son sein nu à l’amour. Elle avait une telle soif de tendresse! Quelle douceur de la désaltérer (elle en jouissait d’avance) aux lèvres de cet être qui la séduisait! Qu’il les lui présentât, devançant son désir, d’un élan si ardent, la pénétrait d’une reconnaissance passionnée...