—Mais je voudrais qu’en échange du don mutuel de sa fidèle tendresse, chacun gardât le droit de vivre selon son âme, de marcher dans sa voie, de chercher sa vérité, de s’assurer, s’il le faut, son champ d’activité propre, d’accomplir en un mot la loi propre de sa vie spirituelle, et de ne pas la sacrifier à la loi d’un autre, même de l’être le plus cher: car nul être n’a le droit d’immoler à soi l’âme d’un autre, ni la sienne à un autre. C’est un crime.
—C’est très beau, chère amie, dit Marcel; mais moi, vous savez, l’âme, ça sort de ma compétence. Peut-être que ça rentre mieux dans celle de Roger. Mais j’ai peur qu’en ce cas, il ne l’entende pas de la même façon. Je ne vois pas bien les Brissot concevant, dans leur cercle de famille, la possibilité d’une autre «loi spirituelle» que celle de la fortune politique et privée des Brissot.
—A propos, dit Annette en riant, demain, je vais chez eux, en Bourgogne, pour deux ou trois semaines.
—Eh bien, fit Marcel, ce sera le cas de confronter votre idéalisme au leur. Car ce sont de grands idéalistes, eux aussi! Après tout, je me trompe peut-être. Je crois que vous vous entendrez très bien. Au fond, vous êtes admirablement faits pour aller ensemble.
—Ne me défiez pas! dit Annette. Je reviendrai peut-être de là une Brissot accomplie.
—Fichtre! ça ne serait pas gai!... Non, non, je vous en prie!... Brissot, ou non Brissot, conservez-nous Annette!
—Hélas! je voudrais la perdre que je ne le pourrais pas, j’en ai peur, dit Annette.
Il prit congé, en lui baisant la main.
—C’est dommage, tout de même!...
Il partit. Annette se disait aussi que c’était dommage, mais pas dans le même sens où l’entendait Marcel. Il avait beau la voir exactement, il ne la comprenait pas plus que Roger, qui ne la voyait point. Il eût fallu, pour la comprendre, des âmes plus «religieuses»—plus religieusement libres—que celles de presque tous ces jeunes hommes français. Ceux qui sont religieux le sont dans la tradition du catholicisme, qui est d’obéissance et de renoncement au libre mouvement de l’esprit, (surtout quand il s’agit de la femme). Et ceux qui sont libres d’esprit se doutent rarement des besoins profonds de l’âme.