Roger esquivait la réponse. Une conviction qu’on ne discute pas risque moins d’être ébranlée. Celle de Roger était enracinée. Et Annette prenait le mauvais chemin pour le faire douter de soi. Ses avances, ses efforts pour trouver entre eux un terrain d’entente, après son inutile essai pour lui imposer ses idées, étaient interprétés par Roger comme une preuve nouvelle du pouvoir qu’il exerçait sur elle. Il n’en était que plus sûr de lui. Et même, il devenait fat.—Soudain, Annette s’irritait, et sa parole avait un accent frémissant... Aussitôt, Roger tournait court, et il revenait au système qui lui avait, pensait-il, si bien réussi: il promettait, en riant, tout ce qu’on voulait. Le ton fait, dit-on, passer la chanson. C’en était une pour Roger. Annette ressentait l’offense.
D’autres questions plus graves se posaient. L’intimité d’Annette avec Sylvie eût été fort menacée. Il était évident que la libre fille serait, dans ce milieu, difficilement admise, et que la petite couturière le serait encore moins. Jamais les Brissot, vaniteux, collet-monté, n’eussent admis, pour eux ou pour leur bru, d’aussi scandaleux rapports de parenté. Il eût fallu les cacher. Sylvie ne s’y fût pas plus prêtée qu’Annette. Chacune avait sa fierté, et chacune était fière de l’autre. Annette aimait Roger; et elle le voulait, d’un désir plus brûlant qu’elle ne se l’avouait; mais elle ne lui eût jamais sacrifié sa Sylvie. Elle l’avait trop aimée; et si cet amour, peut-être, avait pâli, elle n’oubliait point qu’à certaines minutes elle avait touché là le fond de la passion:—(elle le savait, elle seule; Sylvie même ne s’en doutait qu’à moitié).—Mais, dans les heures de mutuelles confidences avec Roger, Annette lui avait beaucoup trop raconté. Roger semblait alors amusé, touché... Oui, mais à condition que ce fût du passé. Il ne tenait pas du tout à voir se prolonger cette fraternité compromettante. Il était même, en secret, décidé à la faire cesser, doucement, sans avoir l’air d’y toucher. Il ne voulait partager avec personne l’intimité de sa femme. Sa femme... «Ce chien est à moi...» Comme toute sa famille, il avait le sentiment très vif de ce qui était à lui.
A mesure que le séjour d’Annette se prolongeait, cette prise de possession devenait plus étroite,—de quelques dehors affectueux qu’on l’entourât. Ce que les Brissot tenaient, ils le tenaient. Le despotisme domestique des deux femmes s’accusait journellement à mille menus détails. Leur «idée», comme on dit, était «faite» sur tout: qu’il s’agît du ménage ou du monde, de l’existence quotidienne ou des grands problèmes de la vie morale. C’était vissé, fixé, une fois pour toutes. Tout était édicté: ce qu’il convenait de louer, ce qu’il fallait rejeter,—ce qu’il fallait rejeter, surtout! Que d’ostracismes! Que d’hommes, que de choses, que de façons de penser ou d’agir, jugés, condamnés sans appel, et pour l’éternité! Le ton et le sourire enlevaient l’envie de discuter. Ils avaient l’air de dire (ils disaient souvent, en propres termes):
—Il n’y a pas deux façons de penser, ma chère enfant.
Ou bien, quand elle essayait, cependant, de montrer qu’il y avait aussi la sienne:
—Ma petite, comme vous êtes amusante!
Ce qui avait pour effet de lui clore le bec, à l’instant.
On la traitait déjà en fille de la maison, insuffisamment dressée, qu’on mettait au courant. On lui faisait connaître l’ordre et la marche des jours, des mois, et des saisons Brissot, leurs relations de province, leur relations de Paris, leurs devoirs de parenté, leurs visites, leurs dîners, la chaîne sans fin de ces corvées de société, dont les femmes gémissent, et dont elles sont très fières, parce qu’en les harassant, ce mouvement perpétuel leur donne l’illusion qu’elles servent à quelque chose. Cette vie mécanique, cette fausseté de relations, cette convention perpétuelle, étaient intolérables à Annette. Tout y semblait réglé d’avance: les travaux, les plaisirs,—car il y avait aussi des plaisirs,—mais réglés d’avance!... Vivent les peines imprévues, qui sortent du programme!... Il n’était guère d’espoir d’en sortir, même pour les peines. Annette se voyait maçonnée, comme une pierre dans un mur! A sable et chaux. Ciment romain. Mortier Brissot...
Elle s’exagérait la rigueur de cette vie. Le hasard, l’imprévu, y jouaient leur rôle, comme dans toutes les vies. Mesdames Brissot étaient plus redoutables en paroles qu’en fait; elles avaient la prétention de tout diriger; mais il n’eût pas été impossible, en les prenant par leur faible, en les oignant, flattant et encensant, de les mener par le bout du nez; une fille rusée aurait pu se dire, en les évaluant à leur juste mesure:
—Parlez toujours! Je n’en ferai qu’à ma tête!