—Non, Roger, je ne puis pas, je ne puis pas jurer cela. Je vous aime beaucoup. Mais je ne puis pas promettre ce qui ne dépend pas de moi. Ce serait vous tromper; et je ne vous tromperai jamais. Je vous promets seulement de ne rien vous cacher. Et si je ne vous aimais plus, ou si j’aimais un autre, vous le sauriez le premier,—et même avant cet autre. Et vous, faites de même! Mon Roger, soyons vrais!

Cela ne l’arrangeait guère. La vérité gênante n’était pas une habituée de la maison Brissot. Quand elle frappait au seuil, on se hâtait de faire dire:

—«Tout le monde est absent!»

Roger n’y manqua point. Il cria:

—Ma chérie, que vous êtes donc jolie!... Là, parlons d’autre chose!...

Annette revint, déçue. Elle avait beaucoup espéré d’un franc entretien. Bien qu’elle eût prévu les résistances, elle comptait sur le cœur de Roger pour éclairer son esprit. Le plus affligeant n’était pas que Roger ne l’eût pas comprise, mais qu’il n’avait pas fait le moindre effort pour la comprendre. Il ne semblait avoir rien vu du pathétique de la question pour Annette. Il était tout en surface, et voyait tout à son image. Rien ne pouvait être plus sensible à une femme d’une forte vie intérieure.

Elle ne se trompait pas. Roger avait été interloqué, agacé par les propos d’Annette; mais il n’en avait pas du tout entrevu le sérieux; il les jugeait sans conséquence. Il pensait qu’Annette avait des idées bizarres, un peu paradoxales, qu’elle était «originale»: c’était fâcheux. Madame et Mademoiselle Brissot savaient être supérieures, sans être «originales». Mais on ne pouvait exiger cette perfection chez tous. Annette avait d’autres qualités,—que peut-être Roger ne mettait pas aussi haut, mais auxquelles (il faut le dire) il tenait, pour l’instant, beaucoup plus. A cette préférence le corps avait plus de part que l’esprit; mais l’esprit y avait aussi sa part: Roger en goûtait fort, chez Annette, la fougue primesautière, quand elle ne s’exerçait pas sur des sujets embarrassants pour lui.—Il n’était pas inquiet. Annette, avec sa droiture, lui avait montré qu’elle l’aimait. Il était convaincu qu’elle ne pourrait se détacher de lui.

Il ne se doutait guère du drame de conscience qui se jouait auprès de lui.—En vérité, Annette l’aimait tant qu’elle ne pouvait se résigner à le juger si piètre. Elle voulait croire qu’elle s’était trompée. Elle fit d’autres tentatives, elle tâcha d’y mettre du sien. Si Roger ne lui reconnaissait pas une vie indépendante, quelle part lui faisait-il du moins dans la sienne?... Mais les constatations nouvelles où elle dut arriver furent décourageantes. Le naïf égoïsme de Roger la reléguait, en somme, à la table, au salon, et au lit. Il voulait bien, gentiment, lui conter ses affaires; mais elle n’avait plus, ensuite, qu’à les approuver. Il n’était pas plus disposé à reconnaître à sa femme les droits d’un collaborateur qui discutât son action politique et pût la modifier, qu’à lui permettre une activité sociale différente de la sienne. Il lui semblait tout naturel—(cela s’était toujours fait)—que la femme qui l’aimait lui donnât toute sa vie, et qu’elle ne reçût qu’une part de la sienne. Tout au fond de lui-même, il y avait cette vieille croyance de l’homme en sa supériorité, qui fait que ce qu’il donne lui paraît d’une essence plus haute. Mais il n’en eût pas convenu: car il était bon garçon et galant Français. S’il arrivait qu’Annette prétendît appuyer certains droits de la femme sur l’exemple du mari...

—Ce n’est pas la même chose, disait, en souriant, Roger.

—Pourquoi? demandait Annette.