—Changer! Changer d’amour?

—Même en restant toujours, comme je le veux, fidèle à un seul amour, l’âme a droit à changer... Oui, je sais bien, Roger, «changer», ce mot vous effraie... Moi-même, il m’inquiète... Quand l’heure qui passe est belle, je voudrais n’en plus bouger... On soupire de ne pas se fixer pour toujours!... Mais pourtant, on ne le doit pas, Roger; et d’abord, on ne le peut pas. On ne reste pas sur place. On vit, on va, on est poussé, il faut, il faut avancer! Ce n’est point faire tort à l’amour. On l’emporte avec soi. Mais l’amour ne doit pas vouloir nous retenir en arrière, enfermés avec lui dans l’immobile douceur d’une seule pensée. Un bel amour peut durer toute une vie; mais il ne la remplit pas toute. Songez, mon cher Roger, que, tout en vous aimant, je me trouverai peut-être un jour, (je me trouve déjà) à l’étroit dans votre cercle d’action et de pensée. Je ne songerais jamais à contester pour vous la valeur de votre choix. Mais serait-il juste qu’il me fût imposé? Et ne trouvez-vous pas équitable de me reconnaître la liberté d’ouvrir la fenêtre, si je n’ai pas assez d’air,—et même un peu la porte—(oh! je n’irai pas bien loin!)—d’avoir mon petit domaine d’action, mes intérêts d’esprit, mes amitiés propres, de ne pas rester confinée sur un même point du globe, dans le même horizon, de tâcher de l’élargir, de changer d’air, d’émigrer.., (je dis: si c’est nécessaire... je ne le sais pas encore. Mais j’ai, en tout cas, besoin de sentir que je suis libre de le faire, que je suis libre de vouloir, libre de respirer, libre... libre d’être libre... même si je ne faisais jamais usage de ma liberté.)... Pardonnez-moi, Roger, peut-être vous trouvez ce besoin absurde et puéril. Ce ne l’est pas, je vous assure, c’est le plus profond de mon être, le souffle qui me fait vivre. Si on me le retirait, je mourrais... Je fais tout, par amour... Mais la contrainte me tue. Et l’idée de la contrainte me rendrait révoltée... Non, l’union de deux êtres ne doit pas devenir un enchaînement mutuel. Elle doit être une double floraison. Je voudrais que chacun, au lieu de jalouser le libre développement de l’autre, fût heureux d’y aider. Le seriez-vous, Roger? Sauriez-vous m’aimer assez, pour m’aimer libre, libre de vous?...

(Elle pensait: «Je n’en serais que plus à toi!...»)

Roger l’écoutait, soucieux, nerveux, un peu vexé. Tout homme l’eût été. Annette aurait pu être plus habile. Dans son besoin de franchise et sa peur de tromper, elle était toujours portée à exagérer ce qui, de sa pensée, pouvait le plus choquer. Mais un amour plus fort que celui de Roger ne s’y fût pas mépris. Roger, atteint surtout dans son amour-propre, flottait entre deux sentiments: celui de ne pas prendre au sérieux ce caprice de femme, et la contrariété qu’il éprouvait de cette insurrection morale. Il n’en avait pas perçu l’appel ému à son cœur. Il n’en avait retenu qu’une sorte d’obscure menace et d’atteinte à ses droits de propriétaire. S’il eût eu plus de rouerie dans le maniement des femmes, il eût mis sous le boisseau sa vexation secrète, et promis, promis, promis... tout ce qu’Annette voulait. «Des promesses d’amoureux, autant emporte le vent! Pourquoi donc lésiner?...» Mais Roger, qui avait ses défauts, avait aussi ses vertus: il était, comme on dit, «un bon jeune homme», trop rempli de son moi pour bien connaître les femmes, qu’il avait assez peu pratiquées. Il n’eut pas l’habileté de cacher son dépit. Et, quand Annette attendait une parole généreuse, elle eut le désappointement de voir qu’en l’écoutant, il n’avait songé qu’à lui.

—Annette, dit-il, je vous avoue que j’ai peine à comprendre ce que vous me demandez. Vous me parlez de notre mariage, comme d’une prison, et vous ne semblez avoir d’autre pensée que de vous en évader. Ma maison n’a pas de barreaux aux fenêtres, et elle est assez large pour qu’on s’y trouve à l’aise. Mais on ne peut pas vivre, toutes les portes ouvertes; et ma maison est faite pour qu’on y reste. Vous me parlez d’en sortir, d’avoir votre vie à part, vos relations personnelles, vos amis, et même, si j’ai bien compris, de pouvoir vous en aller, à votre gré, du foyer, pour chercher Dieu sait quoi que vous n’y auriez pas trouvé, jusqu’à ce qu’il vous plaise, un jour, d’y rentrer... Annette, ce n’est pas sérieux! Vous n’y avez pas pensé! Aucun homme ne pourrait consentir à sa femme une situation, pour lui si humiliante, pour elle si équivoque.

Ces réflexions ne manquaient peut-être pas de bon sens. Mais il est des moments, où le bon sens tout sec, sans l’intuition du cœur, est un non-sens.—Annette, un peu froissée, dit avec une froideur fière, qui masquait son émotion:

—Roger, il faut avoir foi en la femme que l’on aime; il faut, quand on l’épouse, ne pas lui faire l’injure de croire qu’elle n’aurait pas de votre honneur le même souci que vous. Pensez-vous que celle que je suis se prêterait à une équivoque, pour vous humiliante? Toute humiliation pour vous le serait pour elle aussi. Et plus elle serait libre, plus elle se sentirait tenue à veiller sur la part de vous-même que vous lui auriez confiée. Il faut m’estimer plus. N’êtes-vous pas capable de me faire confiance?

Il sentit le danger de l’éloigner par ses doutes; et, se disant qu’après tout, il ne fallait pas attacher à ces propos de femme une importance exagérée, et qu’on aurait le temps, plus tard, d’y aviser—(si elle s’en souvenait!)—il revint à sa première idée, qui était de le prendre en plaisanterie. Il crut donc très bien faire, en disant galamment:

—Toute confiance, mon Annette! Je crois en vos beaux yeux. Jurez-moi seulement que vous m’aimerez toujours, que vous m’aimerez uniquement! Je ne vous demande rien de plus!

Mais la petite Cordelia, que ne réconciliait point cette façon badine d’esquiver la loyale réponse, dont dépendait sa vie, se raidit contre l’impossible engagement: