—Si vous vouliez vraiment être mon compagnon. Ce n’est pas une plaisanterie. Réfléchissez!... Unir nos vies, cela ne signifie pas supprimer l’une ou l’autre... Qu’est-ce que vous m’offrez?... Vous ne vous en apercevez pas, parce que depuis longtemps le monde est habitué à ces inégalités. Mais elles me sont neuves... Vous ne venez pas à moi, seulement avec votre affection. Vous venez avec les vôtres, vos amis, vos clients et votre parenté, avec votre route tracée, votre carrière fixée, votre parti et ses dogmes, votre famille et ses traditions,—tout un monde qui est à vous, tout un monde qui est vous. Et moi, qui ai un monde aussi, qui suis aussi un monde,—vous me dites: «Laisse là ton monde! Jette-le, et entre dans le mien!»—Je suis prête à venir, Roger, mais à venir tout entière. M’acceptez-vous tout entière?
—Je veux tout, fit-il: c’est vous qui, tout à l’heure, disiez que vous ne pouvez me donner tout.
—Vous ne me comprenez pas. Je dis: «M’acceptez-vous libre? Et m’acceptez-vous toute?»
—Libre? répondit Roger, circonspect. Tout le monde est libre en France, depuis 89...
(Annette souriait: «Le bon billet!...»)
—... Mais enfin, il faut s’entendre. Il est bien évident que, du moment, que vous vous mariez, vous n’êtes plus tout à fait libre. Vous contractez, de ce, des obligations.
—Je n’aime pas beaucoup ce mot, dit Annette; mais la chose ne me fait pas peur. Je prendrais joyeusement, librement, ma part des peines et des travaux de celui que j’aime, des devoirs de la vie commune. Et plus ils seraient durs, plus ils me seraient chers, avec l’aide de l’amour. Mais je ne renonce pas pour cela aux devoirs de ma vie propre.
—Et quels autres devoirs? D’après ce que vous m’avez dit et ce que je crois savoir, votre vie, ma chère Annette, votre vie jusqu’à présent, si calme, si modeste, ne paraît pas avoir eu de bien grandes exigences. Que peut-elle réclamer? Est-ce de votre travail que vous voulez parler? Souhaitez-vous de le continuer? Ce genre d’activité me semble, je l’avoue, décevant pour une femme. A moins d’une vocation. C’est gênant, en ménage... Mais je ne crois pourtant pas que vous soyez affligée de ce présent du ciel. Vous êtes trop humaine et bien équilibrée.
—Non, il ne s’agit pas d’une vocation spéciale. Ce serait simple, alors: il faudrait la suivre... La demande, l’exigence (comme vous dites) de ma vie est moins facile à formuler: car elle est moins précise et beaucoup plus vaste. Il s’agit du droit qui s’impose pour toute âme vivante: le droit à changer.
Roger se récria: