Rejetée par son fils, Annette se durcit comme lui. Le cœur volontairement fermé à l'amour, l'esprit d'autant plus libre, en l'absence d'objet qui nourrît sa tendresse, il lui fallait occuper sa faim intellectuelle et son besoin d'agir. Elle travaillait tout le jour, lisait le soir, la nuit, dormait solidement. Marc, rancunier, enviait et méprisait la santé de cette femme vigoureuse, le pouvoir qu'elle avait, semblait-il, de ne pas se tourmenter.
Annette, cependant, souffrait de la privation de ne pouvoir partager sa pensée avec un compagnon. Elle remplissait le vide par le travail, l'oubli actif... Mais le travail pour le travail est lui-même si vide!... Et ces forces qu'on sent en soi, inutiles, où les sacrifier?
Sacrifier!... Ce besoin de sacrifice!... Annette le trouvait autour d'elle, partout, pitoyable souvent, et quelquefois absurde!... Car, bonne observatrice, elle ne cessait d'explorer les visages et les âmes tout au long de ses journées; elle se distrayait de ses peines en plongeant dans celles des autres. Peut-être la curiosité l'emportait-elle sur la pitié, dans cette période où son cœur s'était pétrifié (elle le prétendait), au spectacle des souffrances, et surtout des défaites et des abdications.
Parmi les femmes, comme elle aux prises avec la société pour lui arracher les moyens d'exister, combien étaient broyées, bien moins encore par la rudesse des choses que par leur propre faiblesse et leur renoncement! Presque toutes étaient exploitées par une affection, et ne pouvaient se passer d'être exploitées. On eût dit que c'était leur seule raison de vivre,—dont elles meurent...
L'une se sacrifiait à une vieille mère ou à un père égoïste. L'autre à un mari vulgaire ou à un homme qui la trompe. L'autre... (L'autre, c'est moi!)... à un enfant qui ne l'aime point, qui l'oubliera, qui peut-être demain, la trahira...Eh! qu'importe? Si je trouve une joie à être trahie par lui, trompée, oubliée!... «S'il me plaît d'être battue!»... Ah! dérision, duperie!... Et les autres vous envient, celles qui n'ont personne à qui se sacrifier! Elles épousent un chien, un chat, un oiseau!... À chacune son idole! S'il en faut à tout prix, le bon Dieu valait mieux! Au moins, il était de race... Et moi aussi, j'ai le mien, mon Dieu, mon Dieu inconnu, ma vérité cachée, et cette passion qui me pousse à le chercher... Duperie peut-être aussi! Mais je ne le saurai que lorsque je serai arrivée. Et si c'est duperie, du moins celle-là est haute, et elle vaut la peine...
Annette se révoltait contre le non-sens de certains sacrifices. Non, la nature ne veut pas que le meilleur se sacrifie au plus indigne! Et si elle le voulait, pourquoi me soumettrais-je?... Mais elle ne le veut pas! Elle veut qu'on se sacrifie au meilleur, au plus grand, au plus fort...
Le sacrifice à tout prix, au pire comme au meilleur, peut-être même au pire, de préférence, parce que le sacrifice est ainsi plus complet, le sacrifice pour le sacrifice,—oui, c'est assez conforme à l'idée qu'ils se font de Dieu!... Credo quia absurdum... Tel maître, tels valets!... Ce Dieu est bien celui qui, le Septième Jour, se reposa, trouvant que ce qu'il avait fait était bien fait. Si on l'eût écouté, le chariot de l'homme, au premier tour de roue, se serait arrêté. Chaque progrès du monde se fait, contre sa volonté... Fiat! Nous pousserons le chariot. Et s'il doit nous écraser, je veux au moins qu'il marche.
Une tragique rencontre accrut l'aversion d'Annette pour ces immolations sans raison—(qu'en sait-elle?)—de ceux qui valent plus à ceux qui valent moins.
Elle s'était naguère trouvée en compétition, pour un cours d'étrangères dans une institution de Neuilly, avec une jeune femme, dont le visage rustique et volontaire l'avait attirée. Elle essaya de lier conversation. Mais l'autre, méfiante, ne songeait qu'à l'évincer. En ce temps-là, Annette, peu habituée encore à ces luttes qui lui répugnaient, s'était mal défendue; et même, par désir de se faire une amie, elle s'était effacée devant la concurrente. Celle-ci ne lui en avait eu aucune reconnaissance. Rien ne comptait pour elle que son gain. Une fourmi qui se hâte, avide d'amasser... Annette ne l'intéressait point.
Annette l'avait perdue de vue; et quand, six ans après, le hasard de nouveau les mit en présence, l'une et l'autre avaient change. Annette n'était plus disposée à faire la généreuse, ou bien la dégoûtée... La vie est comme elle est. Je n'ai pas les moyens de la modifier; je veux vivre: tu passeras après...