Au fond, pourtant, se marquait—invisible—l'usure de ces longues années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie avait passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action, sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle était si bien faite pour en jouir!...

À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant!

Trop tard?...


[TROISIÈME PARTIE]

Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique: l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon, la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête:

—Qu'est-ce que je voulais dire?...

Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides. Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets, idéalistes, altruistes,—œuvres d'assistance sociale, ou systèmes nouveaux d'éducation—étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce, aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan, tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.

Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi autrefois pour Annette une de ces attractions paradoxales, que ressentent pour les natures dangereuses les natures sans danger. Il est vrai que ces phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En fait, elle avait peu approché Annette, au lycée, où elles étaient dans des classes différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au passage et pour avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite Solange avait conçu pour son aînée une fascination intimidée. Annette ne s'en était pas doutée. Solange l'avait parfaitement oubliée, depuis. Elle s'était mariée, et elle était heureuse. Pour qu'elle ne le fût pas, il eût fallu que son mari fût un monstre,—ou un homme passionné. Victor Mouton-Chevallier n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! Sculpteur de son métier, l'inspiration ne le tourmentait pas, car il avait des rentes et une riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais il n'éprouvait aucun besoin pressant de traduire dans son art autre chose, ni autrement que ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou cet autre de ses illustres confrères de tous les temps. Et comme il ignorait l'ambition, comme il était dénué de sentiments mesquins, (peut-être aussi des autres), il goûtait une satisfaction sans mélange à se retrouver si bien, si complètement exprimé—(du moins, il s'en flattait)—par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il participait à celles-ci,—de loin; et sa figure réjouie s'obligeait à des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme pianoter sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de la famille).—Solange avait pleinement répondu à ses besoins domestiques. Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur douce, égale, complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque pas dehors quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui rend la vie tellement plus commode!—enfin, d'un mot qui dit tout: la sécurité,—leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de fortune et de cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des préoccupations matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils introduisissent dans leur home, le souci.

Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des éléments de trouble que portait en elle cette Frau Sorge, ils eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais. Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main. Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.—Ils déposèrent Annette dans le jardin des Villard.