Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, le vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais bonne—sans profondeur, aussi sans pruderie—elle ne la jugeait point mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec son penchant à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique de son aimable nature, elle pensait que sans doute Annette avait été une victime, ou bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir comme elle avait fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et elle s'indigna contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était informée, elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour elle une admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements périodiques, qui ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour aucun autre sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses enthousiasmes, trouva dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir, sur la noblesse de cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur la sienne. (Est-il rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté morale que de nous émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux époux, il y eut, à l'égard d'Annette, surenchère de nobles intentions. On ne pouvait laisser seule, dénuée de sympathies, cette pauvre femme, victime de l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier allèrent trouver Annette, au haut de ses cinq étages. Ils la surprirent en train de faire son ménage. Ils ne l'en trouvèrent que plus touchante; et sa froideur leur parut d'une admirable dignité. Ils ne la quittèrent point qu'ils n'eussent emporté la promesse qu'Annette avec son gamin viendraient dîner, un soir prochain, en toute intimité.
Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière... Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait besoin d'âpres souffles de vie...
Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui procurer...
Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là, rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui rebattait les oreilles, le docteur Villard—un chirurgien à la mode, d'une illustration tapageuse,—et sa brillante jeune femme. Elle était soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction. D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte! L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.
L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise. Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce.
Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.
Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante. Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute, la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»...
Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des larmes.
—Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne valent pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant que de les mettre en bouteille.
Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme.