—Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat.
Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie.
Philippe était un violent. La violence était une part de son génie. Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout entière,—Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit, elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui, elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité. C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée. Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en ses profondeurs.—Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre.
Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point: entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à rapprocher Annette et Mme Villard: «elles étaient faites l'une pour l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir qu'ils ne s'étaient pas trompés.
Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue et dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable, fragile, oui, comme un osier qui plie et—bing!—qui cingle, faite à chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu dire ce que coûte d'énergie ce délicat vernis).—Quant à l'intelligence, elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque; mais elle ne l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari, qu'elle possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un mariage de passion, de la tête et des sens,—volupté, vanité.—La décision de Noémi avait de beaucoup devancé le choix de Philippe, et même son attention. Cet homme qui, à l'exemple d'illustres confrères parisiens, menait avec une égale fougue son écrasante activité professionnelle et une vie mondaine sans arrêt, avait trouvé le temps de «faire», comme on dit, de nombreuses passions. Sa réputation victorieuse n'avait pas été pour peu dans le fol amour et le désir décidé que conçut Noémi de le prendre, mais pour elle seule, et de le garder. Philippe ne se souciait pas de l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien faites, bien portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire qu'une femme n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais qu'à cela ne tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son miroir, l'esprit comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa jeune chair, et de son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment.
Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper. C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive, toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides, aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,—sans qu'en la voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins terrible qu'une dent cassée!...)—Il fallait jouer serré. Philippe n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change), qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait: «Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût, tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé, saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît... Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite, d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!—Et naturellement, c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant chambré, reprend sa liberté.
Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière—(la bonne entremetteuse y trouve son avantage)—Noémi, pour une fois, vit sans défiance une femme. Et cette femme fut Annette.
Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée. D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune, sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages. Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était «l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au portrait.—Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un pré,—Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette, très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui... (N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix tranchante, qui se savait écoutée....
Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de sa nature refoulée,—qu'elle voulait refouler,—le mauvais et le fort: le dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences de la volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et violent, la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette faune de l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. Mais c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre elle:—lui et elle.
Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père, imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections, une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu, toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu pour lui de ces imprécations.