Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à lutter avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable, qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait: il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,—(dans cette race, l'Espagne a laissé de son sang)—une passion d'énergie sans limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit à rien et agit comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle n'aimait que son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien de ce qu'aux autres elle taisait: elle le traitait en associé. Ambitieuse pour lui seul: elle se sacrifiait, et il devait se sacrifier—à qui? À sa revanche (Sa? Oui, la sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est la même!) Pas de tendresse, point de gâteries, ni surtout de plaignotteries!... «Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand il revenait de classe,—(Dieu sait par quels efforts de travail et de diplomatie elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au lycée du chef-lieu!)—quand il revenait battu et humilié par les petits bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des pères, elle lui disait:

—Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds.

Elle disait:

—Compte sur toi! Ne compte sur personne!

Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie, jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de papier:

—«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!»

Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants, qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins, pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements... (Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine, prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)—Il alla jusqu'à prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre. Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était due. Il se sentait du génie.

Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra. C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec rage,—cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une chance,—au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué, mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot!

Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de ces crises de «pathétisme» périodique, où tout son horizon était bloqué par un unique objet. Si l'on en voulait profiter, il ne fallait point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se noyait s'empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras avec, et il eût pris le reste, s'il ne s'était aperçu que Solange, dans ses emballements, ne concevait pas l'idée de rapports amoureux. Elle aimait à s'exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa tranquillité. Philippe n'avait jamais vu encore une femme s'intéresser à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la contrarier dans l'image qu'elle s'en faisait. Au fond, elle ne tenait pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n'était pas «sa vraie nature»; et elle ne gardait comme vraie que ce qui lui ressemblait. Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un peu de mépris et un peu de respect. Il n'aimait pas les sots; et il estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était; mais une bonté qui fait le bien dont elle parle n'était pas pour lui un spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales, l'essentiel est qu'elles vaillent. La bonté de Solange n'était pas fictive. Dès qu'elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle le pensionna, jusqu'à ce qu'il fût sorti des années d'examens, elle lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus: elle usa de ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres influents de la Faculté, ou—(car cet homme avisé n'était pas sans avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé)—pour faire que son intérêt ne demeurât point confiné intus et in cute, mais se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec un roi des huiles américain, désireux de s'immortaliser par procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d'abord il fonda, au delà de l'Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un Palace-hôpital du pharaon.

Au reste, il arriva, au cours des années d'épreuves, que Solange oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas que les riches puissent comprendre qu'il faille toujours penser à l'argent. L'argent, c'est une préoccupation de pauvres. Solange envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C'était parfois le seul aliment qu'il eût pris de la journée. Solange faisait alors de grands yeux étonnés: