Un petit vent d'ironie passa sur l'assistance. Il y eut des sourires, des coups d'œil discrètement échangés. Mais Marie-Louise de Baudru se leva indignée; et, rouge, sa grasse poitrine gonflée de mépris colérique à faire craquer le fourreau, elle repoussa sa chaise et, sans saluer personne, elle alla vers la porte, et partit. La température du salon tomba de quelques degrés. Annette resta isolée dans son coin avec Marcel Franck. Il la regardait, compatissant, narquois, et murmura:
—Imprudente!
—Quelle imprudence? demanda-t-elle, d'une voix claire.
Elle sembla chercher du regard, à ses pieds. Puis, elle se leva sans hâte, et froidement saluant et saluée, elle sortit.
Qui l'eût vue dans la rue, marchant de son pas bien rythmé, la tête droite, l'air froide, correcte, indifférente, ne se fût pas douté de la bourrasque de dédain qui faisait bondir son cœur blessé. Mais rentrée à Boulogne, quand elle put s'enfermer dans sa chambre avec l'enfant, elle l'étreignit, avec des larmes amères. Et elle rit de défi.
Il ne manquait pas à Paris de milieux intelligents où Annette eût été honorablement accueillie,—et particulièrement dans un monde qui aurait dû être familier à la fille de l'architecte Rivière:—parmi ces artistes qui vivent en marge du philistinisme social, et qui, dotés pourtant de l'esprit de famille le plus traditionnel, sont dénués de préjugés, et jusque dans l'union libre portent des vertus bourgeoises. Mais Annette frayait peu avec les femmes d'artistes. D'esprit très ordonné, de manières réservées, aucunement bohème, elle goûtait médiocrement leurs façons et leur conversation, tout en rendant hommage à leurs grandes qualités: courage, bonhomie, endurance. Il faut bien le dire: dans la vie ordinaire, les relations se fondent beaucoup moins sur l'estime que sur une communauté d'instincts et d'habitudes.—Au reste, Raoul Rivière avait, depuis longtemps, semé en route ses anciens compagnons. Aussitôt que ses succès lui avaient permis d'atteindre au monde de la richesse et des honneurs officiels, cet homme aux forts appétits avait rompu avec la haud aurea mediocritas. Trop intelligent pour ne pas apprécier la société des hommes de travail plus que celle des salons et des cercles parisiens, qu'il jugeait entre intimes avec une cruelle ironie, il s'était installé dans la seconde, parce qu'il y pouvait largement pâturer. Il s'était ménagé des échappées secrètes dans d'autres mondes fort mêlés, où il trouvait à satisfaire sa passion du plaisir et son besoin d'indépendance effrénée: car il menait double ou triple vie. Mais peu en étaient avertis; et sa fille n'avait connu de lui que la vie de parade et d'affaires.
Le cercle de société d'Annette était à peu près limité à cette grande bourgeoisie, riche, assez distinguée, qui, nouvelle classe régnante, à force d'application a fini par se créer une ombre de tradition,—qui s'est, avec les autres attributs du pouvoir, acheté des lueurs de tout,—mais des lueurs de lampe avec un abat-jour, et qui ne craint rien tant que d'élargir le rond de lumière sur la table ou de le déplacer: car le moindre changement risquerait d'ébranler ses certitudes. Annette qui, d'instinct, aimait la lumière, l'avait cherchée où elle pouvait: en ces études d'université, qu'on avait, dans son monde, jugées prétentieuses; mais la lumière qu'elle y trouva était bien tamisée: lumière de salles de cours et de bibliothèques; jamais directe, réfractée. Annette y avait acquis cette hardiesse de pensée, tout abstraite, qui n'excluait pas, chez les meilleurs de ses camarades, une timidité pratique et un complet désarroi devant la réalité.—Un autre vélum s'interposait entre ses yeux et le jour du dehors: sa fortune. En dépit qu'elle en eût, cette barrière la séparait de la grande communauté. Annette ne savait même pas à quel point elle se trouvait parquée. Revers de la richesse: enclos privilégié, mais enclos, pâtis emmuré.
Et ce n'était point tout: maintenant qu'il fallait en sortir, Annette qui, depuis longtemps, en avait envisagé sans crainte l'éventualité, Annette ne le voulait plus. La condamne qui réprouve le manque de logique! L'homme—la femme encore moins—n'est pas tout d'une pièce, surtout aux âges de transition où les instincts de révolte et de rénovation se mêlent aux habitudes conservatrices qui les paralysent. Du premier coup, l'on ne se dégage pas des préjugés de son milieu et des besoins appris. Même les âmes les plus libres. On a des regrets, des doutes, on ne voudrait rien perdre, on voudrait tout avoir. La sincère Annette, qui avait besoin d'aimer, qui avait besoin d'être libre, qui ne voulait pas mentir, n'aurait pas voulu pourtant sacrifier les avantages acquis. Elle consentait à se séparer de son monde social. Elle ne supportait pas d'en être rejetée. Elle n'acceptait pas de déchoir. Et son jeune orgueil, à qui la vie n'avait pas encore fait baisser la crête, se refusait à chercher asile dans un autre milieu, socialement plus modeste, même si elle l'estimait plus. C'eût été, aux yeux du monde, se déclarer vaincue. Mieux valait rester isolée que déclassée.
Si médiocre que fût cette préoccupation, elle n'était pas dénuée de toute raison. Dans la lutte engagée entre les conventions d'une classe et l'un de ses membres révoltés qui les brave, la classe qui fait bloc contre l'imprudent et le rejette hors de ses frontières, le provoque à émigrer et guette ses défaillances pour justifier le ban.
Et, dans la bonne Nature, aussitôt qu'apparaît un symptôme de faiblesse, ou qu'une proie semble s'offrir à découvert, se tendent autour d'elle les toiles d'araignées. En cela, rien de tortueux, d'ailleurs, rien de sournois! C'est la bonne Nature. Elle est toujours en chasse. Et chacun, à son heure, est chasseur, ou gibier.—Annette était gibier.