Une petite lueur rageuse aux yeux, vite éteinte, elle prit la main qu'Annette lui tendait, répondant au sourire par ce sourire de miel qu'Annette lui connaissait: (on ne résistait pas à sa tendre séduction). Cela ne dura guère. Les yeux en mouvement, les oreilles aux aguets, Lucile perçut instantanément l'ironie de l'assistance. Instantanément, son expression se glaça; après quelques mots d'accueil, elle reprit avec affectation l'entretien interrompu; et, d'un secret accord, tous se remirent à causer.

Annette, laissée en dehors de la conversation, se sentit rejetée. Mais elle ne l'accepta point. Elle connaissait la faiblesse de caractère de Lucile. Armée de son fier sourire, assise au milieu d'un groupe qui, sans paraître la voir, semblait très occupé par l'échange de propos aussi vains qu'animés, elle faisait, de ses yeux tranquilles, le tour de l'assistance. Les regards, à sa rencontre, cillaient pour l'éviter. Une paire d'yeux, cependant, n'eurent pas le temps de se garer. Ils restèrent accrochés, avec un dépit irrité. Annette reconnut la large face poupine de Marie-Louise de Baudru, fille d'un riche notaire, mariée avec un magistrat, dont le cercle de parentage était avec les Rivière dans de vieilles relations de cordialité sociale et d'antipathie foncière. Marie-Louise de Baudru incarnait en sa forte personne les plus solides attributs de sa classe grand-bourgeoise: l'ordre, la probité, l'incuriosité, le manque de charité de cœur et surtout d'esprit, toutes les vertus légales, une ferme foi verbale, vidée, comme sur l'étal, de doutes et de pensée, et le culte religieux de la Propriété: toutes les propriétés: sa famille, son bien, sa patrie, sa religion, sa morale, sa tradition, et ses négations. Enfin, le moi massif et compact, comme un bloc qui bouche le soleil. Point de place, à côté, pour le tonneau de Diogène! Rien ne répugnait aux Baudru autant que l'indépendance, quelle qu'elle fût: religieuse, morale, intellectuelle, politique ou sociale. Aversion, de nature! Ils en confondaient toutes les formes sous la commune injure d'«anarchisme». Cet anarchisme, ils l'avaient toujours flairé chez les Rivière. Et, d'instinct, Marie-Louise, comme les siens, tenait en suspicion Annette. Elle ne lui pardonnait pas la liberté dont Annette avait joui dans son éducation et sa vie de jeune fille. Peut-être qu'un grain d'envie n'était pas absent de ces jugements désobligeants. Une seule considération en retenait l'expression: la fortune des Rivière. La richesse commande l'estime, elle est une des colonnes—la plus ferme—de l'ordre social. Mais c'est à condition qu'on n'ébranle point sa base: la famille légale. Les soutiens de la société y veillent; il ne fait pas bon s'y frotter. Annette avait porté atteinte aux principes cardinaux. Le chien de garde était réveillé. Il se taisait pourtant. Il n'aboie pas dans le monde. Mais son regard parlait pour lui. Annette lut dans celui de Marie-Louise de Baudru un mépris courroucé. Ses yeux se posèrent tranquillement sur ceux de la justicière joufflue; et, lui adressant de la tête un petit salut familier, elle la força d'y répondre. Marie-Louise, suffoquant de ne pouvoir résister à l'injonction, salua, en se vengeant par son regard le plus dur. Annette, indifférente, l'avait déjà laissée; et ses yeux qui faisaient le tour du salon, revinrent à Lucile.

Sans aucun embarras, elle s'introduisit dans l'entretien commencé, elle coupa d'une réflexion le récit de Lucile, l'obligea à une réplique. Il fallut bien lui faire place. On ne pouvait se dispenser de l'écouter poliment, curieusement, et même non sans agrément: car elle avait de l'esprit. Mais on ne répondait pas, on était distrait, on parlait d'autre chose. La conversation s'éteignait, se rallumait par petits feux, en sautant de sujets. Annette s'entendit, dans le silence, discourant sur un ton dégagé; et elle écoutait sa voix, comme celle d'une étrangère: en vraie femme qu'elle était, fine, sensible et fière, elle ne perdait rien des petites humiliations. Habituée dès l'enfance à lire et à manier le langage menteur des salons, elle savait déchiffrer sous le voile des inattentions voulues, des sourires équivoques, des politesses sans franchise, les intentions blessantes. Elle souffrait, mais elle riait; et elle continuait de parler. On pensait:

—Quel aplomb, cette petite!

Lucile profita du départ d'une visiteuse pour l'accompagner à la porte et s'écarter d'Annette. Celle-ci se trouva abandonnée, dans un groupe bien décidé à l'ignorer. Renonçant à prolonger l'épreuve, elle allait se lever pour partir à son tour, quand, traversant le salon, Marcel Franck vint à elle. Il était entré depuis quelque temps, sans qu'elle l'eût aperçu, toute son attention prise par son effort pour ne pas céder au découragement qui la gagnait. Et lui, la regardant parler, avec une pitié gouailleuse, admirait sa crânerie. Il se disait:

—Qu'est-ce qui l'obligeait à venir braver ces mufles? ... Petite toquée!... C'est tordant...

Il se décida à lui tendre la perche. Il la salua gentiment. Les yeux reconnaissants d'Annette s'éclairèrent. On se taisait autour d'eux: toutes ces figures fermées, qui épiaient... Il dit:

—Enfin, grande voyageuse, vous voilà revenue! L'avez-vous assez «contemplé son azur, ô Méditerranée?»...

Il voulait l'aiguiller sur un sujet inoffensif. Mais elle—(quel démon la poussa? orgueil, instinct de bravade, ou simplement franchise)—elle répondit gaiement:

—En fait d'azur, je n'ai guère contemplé, depuis des mois, que les yeux de mon enfant.