Enfin, dans l'impossibilité d'accorder tant de pensées contradictoires, tante Victorine finit par renoncer à penser. Et, s'abandonnant à l'instinct, elle fut la vieille poule, qui a passé sa vie à élever les poussins des autres. Elle accepta.

Mais Annette n'eut pas trop à s'en féliciter. Il est des annexions qui rapportent plus d'ennuis que d'avantages. Par la tante, ne tarda pas à s'introduire chez Annette le trouble du dehors. Madame Victorine était bavarde; et elle prêtait l'oreille à ce que le voisinage disait du retour de sa nièce. Elle revenait, tout courant, larmoyant, le redire à Annette. Annette la rudoyait affectueusement, mais elle ne laissait pas d'être affectée de ces sots commérages. Lorsque rentrait la vieille, elle se demandait maintenant, avec un frémissement:

—Que va-t-elle encore me raconter?

Elle lui interdit de parler. Mais quand la tante se tut, ce fut bien pis, avec ses réticences, ses soupirs, et ses airs navrés. Et Annette amassait un dépit irrité contre cette opinion venimeuse, qu'elle affectait d'ignorer.

Si elle eût été sage, elle eût évité du moins l'occasion de s'y frotter. Mais elle était trop vivante pour être sage. On n'est sage qu'après qu'il en a cuit de ne pas l'être. La nature humaine est ainsi faite qu'Annette, qui dédaigneusement tournait le dos aux jugements du monde, brûlait de connaître ce qui se disait derrière son dos. Et, tremblant, chaque matin, que le jour ne passât point sans lui apporter l'écho de paroles déplaisantes, les jours où ces paroles ne venaient pas la trouver, elle était prête à les aller chercher. Elles lui épargnèrent cette peine. Elle reçut de la famille, de cousins, de cousines, avec qui elle n'entretenait que des rapports lointains de parenté, des lettres scandalisées, des leçons intolérables. Leur prétention de s'ériger en juges de sa conduite et en champions contre elle de l'honneur de la famille, aurait dû paraître moins irritante que grotesque à qui savait, comme Annette, trop instruite par son père de la chronique secrète, ce que valait l'aune de ces Aristarques. Mais Annette ne riait pas; elle sautait sur sa plume, et décochait une réplique mordante, qui ajoutait la rancune aux autres motifs de condamnation, et rendait celle-ci implacable.

Encore ces censeurs austères pouvaient-ils invoquer, pour leur intervention, les droits, certes abusifs, mais coutumiers, de la parenté. Mais quels droits de lui tenir rigueur avaient des étrangers, à qui ne faisait point tort qu'elle usât d'elle comme elle l'entendait? Rencontrant dans la rue une aimable mondaine, dont le salon naguère l'accueillait, elle s'arrêtait pour échanger quelques mots de courtoisie. Mais l'autre, l'examinant de son regard curieux, la laissait parler, à peine répondait, et s'éloignait avec une froide politesse. Une autre, à qui Annette écrivait pour demander un renseignement, ne lui répondait pas. Poursuivant son enquête, elle s'adressait à une amie de sa mère, une vieille dame qu'elle respectait et qui lui témoignait des sentiments affectueux; elle offrait d'aller la voir. En retour, lui venait une lettre embarrassée, exprimant le regret de ne pas la recevoir: on s'absentait de Paris... Ces petites blessures répétées rendaient la sensibilité inquiète. Annette avait peur d'autres affronts; mais l'étrange était que cette peur la poussait nerveusement à les provoquer.

Ainsi en advint-il avec son amie Lucile Cordier. Les deux jeunes femmes se connaissaient depuis longtemps. Dans le monde qu'elles fréquentaient, Lucile était la préférée d'Annette; et sans être fort intimes, elles avaient plaisir à se voir. Annette apprit par sa tante que la sœur de Lucile venait de se marier. Elle n'en avait reçu aucun avis de Lucile. Elle lui écrivit pour la féliciter. Lucile garda le silence. Annette en savait assez, pour ne pas insister. Elle insista pourtant, par un besoin singulier d'être sûre,—de souffrir.

Elle se rendit chez Lucile. Dans le salon, un bruit de voix. C'était le jour de visites. Elle se le rappela, au moment d'entrer. Trop tard pour reculer... La conversation était animée. Une douzaine de personnes, presque toutes, connues d'Annette. À son apparition, les voix s'arrêtèrent net. Quelques secondes seulement. Annette, émue, mais sentant qu'elle livrait un combat, entra, le sourire aux lèvres, et, sans regarder à droite ni à gauche, elle alla à Lucile. Lucile se leva, gênée. Petite blonde, aux yeux plissés, caressants, doux et fins, minois fripé, museau de souris, les dents un peu avancées. Spirituelle, indifférente aux gens et aux idées, tout en se donnant l'air de se passionner pour celles-ci, de s'attacher à ceux-là, elle était prudente, pas très franche, faible, aimant à plaire, ne cherchant rien tant qu'à ne se brouiller avec personne et à tout ménager. La conduite d'Annette ne l'avait, pour son compte, aucunement troublée. Son curieux nez pointu, à l'affût, s'amusait du scandale. L'aventure, qu'elle jugeait absurde, l'eût seulement divertie, si, du point de vue mondain, ce ne l'eût embarrassée. Quand Annette Lui écrivit qu'elle était de retour, Lucile avait pensé:

—Quelle tuile! Qu'est-ce que je vais lui répondre? Elle ne voulait pas blesser Annette. Elle ne voulait pas non plus risquer de se faire mal juger. Faute de trouver la réponse, elle la remit de journée en journée. Elle se proposait de revoir Annette, mais plus tard—(ce n'était pas pressé!)—sans que le monde le sût. Cela n'empêchait pas de dauber sur Annette et de prendre avec le monde des airs scandalisés...

Mais voici que la brusque apparition d'Annette la mettait—(«C'est trop fort!»...)—dans l'obligation, sur-le-champ, de choisir! Lucile en voulut beaucoup plus à Annette de lui jouer ce mauvais tour que de s'être fait faire un enfant... («Et même deux, s'il lui plaît, mais qu'elle me fiche la paix!...»)