La semaine était passée. C'était ce soir, pensait Marc, qu'il devait la revoir. Il ne vivait plus que dans l'attente de cet instant. Il l'avait bien vécu, par avance, vingt fois! Il n'osait jamais aller jusqu'au terme de l'histoire. C'était trop angoissant.... Mais de rester en chemin, était d'une telle douceur! Sur le banc du jardin, il succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau d'arbres, le sable d'une allée au soleil grésillait sous le pas d'une petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine, très loin, hululait lentement la sirène d'un remorqueur. Et sans le voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle, qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l'enfant, retenant son souffle, les suivit du regard jusqu'au détour de l'allée, et lorsqu'ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans tout ce qui l'entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur brûlant qui les embrassait tous.
Il rentra, auréolé de cette minute d'extase. Elle dépassait infiniment l'image féminine qui l'avait provoquée: l'ombre de Noémi se fondait dans un bain d'or; et pour la voir encore, il fallait le vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait: il trichait, affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense qu'il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui le portaient comme des ailes, tandis qu'il remontait quatre à quatre l'escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère—(il s'était mis de trois quarts d'heure en retard pour le déjeuner)—que l'auréole s'éteignit; et il rentra sous le nuage maussade du silence.
Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de peines, qu'elle ne pouvait partager. Son fils, en face d'elle, assis à table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il avait appétit et hâte d'avoir, fini, pour se replonger dans sa fantasmagorie. Annette pensait:
—Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit.
Elle n'avait même plus le courage de protester. Elle était abandonnée. Vers la fin du repas, il s'aperçut qu'il n'avait point parlé; il eut un vague remords; mais s'il disait un mot, il craignait qu'elle ne commençât à l'interroger. Il enfonça sa serviette mal pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit... il allait sortir, quand une brusque impulsion... Il demanda—(il en était sûr, puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire confirmer ce qu'il savait):
—C'est ce soir que nous dînons chez les Villard?
Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder, dit:
—Il n'y a pas de dîner.
Sur le pas de la porte, Marc s'arrêta, saisi:
—Comment! On me l'a dit!...