Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait des dents, il était égaré. Sur une marche de l'escalier il s'assit, suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu'on le vît pleurer. Ses larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était désespéré... Mourir, il voulait mourir! La vie n'était plus possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout mentait!... Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il songea à s'y jeter. Mais un autre malheureux l'avait déjà devancé. Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de personnes—hommes, femmes, enfants,—penchés sur le parapet, regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient? Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L'énorme majorité, l'attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon nombre, peut-être, un retour sur soi-même: voir comment on souffre («comment je pourrais souffrir»), voir comment on meurt («comment je mourrai».)—Marc ne distingua que la curiosité basse; et elle lui fit horreur. Se tuer: oui, mais pas dehors! Il était comme Annette: il avait sa pudeur d'orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans sa nudité par leurs sales regards.—Il serra les dents, et rentra vite, plus vite, décidé à se tuer.

Il avait, au cours des fouilles qu'en l'absence de sa mère il avait minutieusement faites dans tout l'appartement, trouvé un revolver. C'était celui de Noémi, qu'Annette avait ramassé, après le départ de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se l'était approprié, et il l'avait caché. Sa résolution fut prise. Et comme chez l'enfant, quand l'acte est sous sa main, il suit de près la pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans l'appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa chambre, il arma le revolver, ainsi qu'il avait vu faire à un camarade de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux voisins attentifs. Maintenant, l'arme était prête. Marc s'apprêta à tirer... Où se mettrait-il? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout, devant son miroir... Mais ensuite, pour tomber?... Ici, plutôt, assis, accoudé devant sa table, et le miroir en face... Il décrocha le miroir, le posa sur la table, l'étaya d'un dictionnaire... Ainsi. Il se voyait bien. Il prit le revolver et l'appuya... Où? Sur la tempe, on dit que c'est le meilleur... Cela ferait-il bien mal?... Il n'avait pas une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs occupaient tout... Ses yeux, dans le miroir, l'émurent... Pauvre Marc!... Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de disparaître, ce qu'il avait souffert du monde, et comme il le méprisait... Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper l'admiration... Il chercha une grande feuille de papier écolier, la plia de travers—(il était pressé)—et, de son écriture mal assurée d'enfant qui s'appliquait, il écrivit:

«Je ne peux plus vivre, parce qu'elle m'a trahi. Tout le monde est mauvais. Je n'aime plus rien, alors j'aime mieux mourir. Toutes les femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je la méprise. Je demande, quand on m'enterre, qu'on mette sur moi ce papier: «Je meurs pour Noémi.»

À ce nom chéri, il pleura; il appuyait son mouchoir sur sa bouche, pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes, et pensa gravement:

—Je ne dois pas la compromettre.

Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes désespérées, malgré lui, s'envolaient en fusée. Arrivé à la phrase:

—«Elles ne savent pas aimer,» il continua:

«Moi j'ai su, et je meurs.»

Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase; elle le consola presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient; et, généreusement, il termina:

—«Je vous pardonne à tous.»