Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini; il serait délivré; et il voyait d'avance le bel effet produit!
Mais comme il s'appliquait à repasser la plume sur le paraphe puéril, où l'encre avait manqué, la porte du petit cabinet s'ouvrit brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras l'arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le dictionnaire, et crut que Marc était en train de s'admirer. Elle ne fît pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d'une voix basse, comme épuisée, qu'elle avait oublié d'acheter du lait pour le dîner et que Marc serait bien gentil s'il voulait lui épargner la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le chercher. Lui, qui n'avait qu'une pensée: qu'elle ne vît pas ce que ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger; il répondit avec brusquerie qu'il n'avait pas le temps: il était occupé.—Annette, avec un sourire triste, referma la porte et sortit.
Il l'entendit descendre lentement l'escalier—(elle avait l'air brisée).—Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur l'expression du visage et du ton fatigués... Il jeta rapidement le revolver dans un tiroir, enfouit sous un amas de livres les «Adieux à la vie», et se précipita hors de l'appartement. Il bouscula sa mère dans l'escalier, et lui cria d'un ton bourru qu'il allait faire la course. Annette remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que l'enfant était moins mauvais qu'il ne paraissait; mais elle souffrait de sa rudesse, de ses aspérités. Dieu! qu'il était peu tendre!... Tant mieux pour lui! Pauvre petit, il souffrira moins de la vie...
Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de suicide. Il n'eut aucun plaisir à retrouver sur sa table, imparfaitement caché, le fameux «Testament». Il se hâta de le faire disparaître tout à fait au fond d'un carton. Il écartait l'oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle c'eût été à l'égard de sa mère, dont la santé l'inquiétait.—Mais il traduisit maladroitement son souci; il ne sut pas lui demander, et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre déplacé, il ne voulut pas montrer sa réelle émotion; il eut l'air de s'acquitter, maussade, d'un devoir de politesse. Et elle, aussi fière que lui, ne voulut pas le troubler et détourna l'entretien. Alors, ils retombèrent tous deux dans leur mutisme. Déchargé d'inquiétude, Marc se crut le droit maintenant d'en vouloir à sa mère, puisqu'il lui avait fait le sacrifice de son suicide... Il savait bien qu'il n'en avait plus la moindre envie; mais il avait besoin de se venger de ce qu'il avait souffert. Quand on ne peut sur les autres, on se venge sur sa mère: elle est toujours là, sous votre main; et elle ne réplique pas.
Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc, à qui sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité contre celle d'Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la porte annoncer—(il reconnut sa façon de sonner)—tante Sylvie. Elle venait, pour l'emmener à un spectacle d'Isadora: car elle s'était brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir, auquel il se jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son visage,—(et d'abord sur son visage)—la fatale empreinte de l'épreuve qu'il avait traversée, il ne put déguiser sa joie de s'échapper. Il courut s'habiller, laissant la porte ouverte, pour ne rien perdre des gais propos de la tante, qui, à peine arrivée, entamait une histoire frivole. Et Annette qui se forçait à sourire, quand elle était navrée, pensait:
—Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un an, sur le corps de son enfant? Est-ce qu'elle a oublié?
Et elle n'enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui, de l'autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n'attestait pas un moindre don d'oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d'une absence de cœur, ignorait qu'elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel. Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander assez à son visage pour qu'il ne marquât point une dure désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d'une parole de blâme. Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé de partir qu'il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une fois sorti. Retournerait-il? Tant pis pour elle! Il bouda. Il était soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout cette tristesse, l'atmosphère déprimante qu'il sentait dans la maison, et la trace gênante de ses troubles de la journée... Cette immense journée!... Tout un monde!... En quelques heures, plusieurs vies, le faite de la joie et le fond du désespoir... Sous cette charge d'émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent cela ne pesait pas plus qu'un oiseau sur la branche. L'oiseau s'envole, la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de la journée passée! Il n'en reste qu'un rêve. Pour jouir des peines et des joies nouvelles, il se hâte de l'effacer.
Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette, qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle; et, écoutant son rire qui s'éloignait dans l'escalier, elle était frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu'il la haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens... Elle lui était à charge. Oui, c'était évident. Il aspirait à en être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux... Plus heureux!... Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort... (Absurde? Qui peut savoir? Dans son for intérieur, dans le délire d'un moment, quel enfant n'a souhaité la mort de sa mère?...) L'effroi de cette intuition, frappant Annette, à l'heure où elle ne tenait plus que d'une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel.
Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée, l'irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il ne lui restait plus de force pour soutenir l'assaut de l'ennemi intérieur. Et l'ennemi s'était rué, comme un flot.
Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir! Ma souffrance ne regarde que moi. Que je l'aie tout entière! Saigne, saigne, mon cœur! Que je te poignarde, en t'obligeant à revoir tout ce que tu as perdu! Philippe... Il était là, devant elle... L'évocation était si forte qu'elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait... Lui, tout ce qu'elle aimait en lui, l'attrait de ce qui ressemble et de ce qui s'oppose, l'union antagonique, brûlant du double feu de l'amour et du combat. Étreinte et lutte: c'est le même. Et cette étreinte illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d'amour ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec désespoir.—Alors, ce furent les affres que connaît toute vie féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d'aimer a été refusée,—vers ce tournant de l'âge où, quand meurt un amour, elle pense que meurt l'amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l'amour perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge; elle ne lui laissait pas une minute de répit; chassée, elle retournait. Annette essayait en vain d'occuper son esprit, elle prenait un ouvrage, le jetait, se levait, s'asseyait; la tête sur la table, elle se tordait les mains. L'idée fixe l'affolait. Elle était à ce point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison, vit passer dans le délire une poussée sauvage, l'affreux désir de descendre dans la rue, et, dans la rage d'avilir, de détruire son corps et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d'horreur; et cette horreur fit que l'idée infâme ne voulut plus la lâcher. Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu'elle ne serait plus maîtresse de sa hantise...