Elle s'était levée et allait vers la porte; mais avant de l'atteindre, elle devait passer près de la fenêtre ouverte: elle décida, quand elle serait là, de se jeter dehors!... L'étrange instinct de pureté, qui voulait sauver son âme de la souillure! Cette âme illusoire! Sa raison n'était point dupe de la morale ordinaire. Mais l'instinct était plus fort; et il voyait plus juste... Toute à sa double obsession,—la porte et la fenêtre,—elle ne regardait pas près d'elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre, violemment, contre l'angle aigu du buffet. La douleur fut si vive qu'elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur l'endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle et ivre, le dieu-tigre... Puis, la réaction vint. Affaissée sur un siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur; les battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans l'abîme, elle n'avait qu'une pensée:

—Plus vite! Plus vite!...

Elle s'évanouit.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux,—(Quand était-ce? Quelques secondes?... Un gouffre...)—elle avait la tête renversée en arrière, comme sur un billot, le cou posé sur l'appui de la fenêtre; le corps était resté enclavé dans l'angle étroit du mur. Et en rouvrant les yeux, elle vit, au-dessus des toits sombres dans la nuit de juillet, les étoiles... L'une la transperçait de son divin regard...

Un silence inouï, immense comme une plaine... Les voitures cependant roulaient en bas, dans la rue; des verres dans le buffet vibraient... Elle n'entendait pas... Suspendue entre ciel et terre... «Un vol sans bruit...»... «Elle n'achevait pas de se réveiller...»

Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu'elle avait laissé—l'horrible lassitude, le tourment, le piège d'aimer: amour, maternité, l'égoïsme acharné,—celui de la nature, qui se soucie bien de mes peines! qui me guette, au réveil, pour me broyer le cœur... Ne plus me réveiller!...

Elle se réveilla pourtant.—Et elle vit que l'ennemi n'était plus là. Le désespoir n'était plus... N'était plus?... Si, il était encore. Mais n'était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle l'entendait bruire... Ô magie!... Une musique terrible, qui ouvrait des espaces inconnus.... Paralysée, Annette écoutait chanter—comme si, dans la chambre, une invisible main les eût évoqués—les sanglots, le Fatum d'un Prélude de Chopin. Son cœur était inondé d'une joie jamais goûtée. Rien de commun que le nom, entre la pauvre joie de la vie quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n'est que parce qu'elle la nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur... Annette, les yeux fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un silence d'attente. Et soudain, prit son vol de l'âme déchirée un cri de délivrance, sauvage, à tire d'aile... Diamant sur le verre, son sillage rayait la voûte de la nuit... Annette aux flancs brisés, sur le dur oreiller, au seuil de la nuit de douleur, accouchait d'une âme nouvelle...

Le cri silencieux s'éloigna en tournant, disparut dans l'abîme de la pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps.—Enfin, elle se releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l'âme était délivrée.

Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un tourbillon de passion sans mesure, d'un rythme cahotant et heurté, d'une seule masse, elle versa le fleuve de douleur...

Tu es venu, ta main me prend,—je baise ta main.
Avec amour, avec effroi,—je baise ta main.
Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien.
Mes genoux tremblent, viens! détruis!—Je baise ta main.
Tu mords le fruit et tu le jettes: mords mon cœur tien!
Bénie la plaie que font tes dents!—Je baise ta main.
Tu me veux toute: quand tu as tout, tu n'en fais rien,
Tu ne laisses que des ruines.—Je baise ta main.
Ta main qui me caresse, va me tuer demain.
J'attends, en la baisant, le coup mortel de ta main.
Tue-moi! Frappe! Quand tu me fais mal, tu me fais bien,
Tu me délivres, destructeur.—Je baise ta main.
Chacun des coups qui m'ensanglante rompt un lien,
Tu arraches chair et chaîne.—Je baise ta main.
Tu brises la prison de mon corps, mon assassin,
Et par la brèche fuit ma vie.—Je baise ta main.
Je suis la terre blessée où lèvera le grain
De la douleur que tu semas.—Je baise ta main.
Sème la douleur sainte! Que mûrisse en mon sein
Toute la douleur du monde!—Je baise ta main.
Je baise ta main...