Et sa pensée reconnaissante adressa un sourire à ceux qu'elle avait aimés.

Il y avait dans ce sourire, avec beaucoup de tendresse, pas mal d'ironie française. Annette voyait, curieusement, en même temps que l'émouvant, le ridicule de tous ces tourments, des siens, de ceux des autres... cette pitoyable fièvre de désir et d'attente! Qu'est-ce qu'elle attendait?... Fini d'aimer, pour moi!—À vous! À votre tour!...

Elle aperçut les autres, son fils aux mains brûlantes, frémissant de saisir l'incertain avenir; Philippe insatisfait du médiocre aliment qu'offrait la société à sa faim dévorante; Sylvie qui s'étourdit et guette l'événement qui vienne remplir le vide béant au cœur; ce peuple de petites gens qui bâillent l'ennui de leur vie; et cette jeunesse inquiète, qui erre et qui attend... Qu'est-ce qu'elle attend? Vers quoi ces mains tendues?

Déchargée de soi-même, elle contemple l'ensemble de ces porte-fardeaux, elle voit le troupeau, cette foule des rues, qui court, qui se précipite, chacun ignorant les autres, chacun comme poussé par les chiens du berger,—sous l'apparent désordre le rythme souverain—tous croyant se diriger, tous dirigés... Vers où? Où est-ce qu'il les mène, le pasteur invisible? Le bon pasteur? Non! Au delà de la bonté...

Elle donna ses leçons, ainsi qu'à l'ordinaire, patiente et attentive, écoutant gentiment, expliquant clairement, sans se tromper. Le rêve, tout en parlant, continuait de l'envelopper. À qui en a pris l'habitude, il est aisé de vivre les deux vies à la fois, celle d'au ras du sol avec les autres hommes, et celle des profondeurs dans le songe que baigne le soleil intérieur. On n'en néglige aucune. On les lit toutes deux d'un regard, comme une partition qu'embrasse l'œil du musicien. La vie est symphonie: chaque moment de vie chante à plusieurs parties. La réverbération de cette chaude harmonie rosait le visage d'Annette. Ses élèves, ce jour-là, s'étonnaient de son air de jeunesse, et conçurent pour elle un de ces attraits si forts, que les adolescentes éprouvent pour leurs aînées, pour les Annonciatrices, et qu'elles n'osent leur avouer. Annette ne sut rien du sillage d'amour que laissa, ce jour-là, son passage dans le cœur de ceux qu'elle approcha.

Elle revint, vers le soir, dans le même état aérien, sans poids, l'âme allégée... Elle n'aurait su l'expliquer. Puissante énigme d'une femme, qu'enveloppe son rayonnement, sa joie sans raison apparente, et même contre raison! Tout ce qui l'environne, tout le monde extérieur ne lui est, à ces moments, qu'un thème à libres inventions où se joue la fantaisie passionnée de son rêve.

Dans les rues, elle croisait des attroupements soucieux. Des vendeurs de journaux couraient, criant des nouvelles que les passants commentaient. Elle n'y prenait point garde. D'un tramway qu'elle croisa, quelqu'un lui cria quelque chose; elle le reconnut, après: c'était le mari de Sylvie. Sans avoir entendu, elle lui répondit, d'un signe de main, gaiement... Comme ils s'agitaient tous!... De nouveau, elle eut l'intuition brève du courant vertigineux qui s'engouffre, comme la matière stellaire s'écoule et fuit, par une fente de la voûte, vers l'abîme qui l'aspire... Quel abîme?...

Elle remonta à son appartement. Sur le seuil l'attendaient Marc, les yeux brillants; et, derrière lui, Sylvie, très excitée. Ils étaient pressés de lui apprendre la nouvelle... Quoi donc? Tous deux parlaient à la fois; chacun voulait être le premier...

—Mais qu'est-ce que vous chantez? demanda-t-elle, en riant.

Elle distingua un mot: