—Qui es-tu?
Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée, inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie nouvelle.
Dans l'après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc regardait sa mère s'éloigner. Il était partagé entre des sentiments contraires: il l'admirait, irrité... La femme lui échappait! La femme: toute femme. À des moments, si proche! À d'autres, si lointaine! Une race étrangère... Rien n'y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui s'y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Ilia dédaigne, il la méprise, il la déteste,—et il en a besoin, et il languit après! Il lui en veut, de cette obsession. Il l'aurait bien mordue,—cette nuque de trottin qui passait,—comme il avait mordu le poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre: jusqu'au sang!)—À ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il s'arrêta, tout pâle, et cracha de dégoût.
Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs, allait vers l'action virile, l'action sans amour, sans femmes, le sport, les jeux héroïques. Mais il était débile: l'injuste sort, sa maladie d'enfance, l'avaient mis, en face de sa génération, dans un état d'infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la société de ces femmes—(les deux sœurs)—l'avaient empoisonné de ce venin d'amour, communiqué par sa mère, par sa tante, par le grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire couler, ce sang, s'ouvrir les veines! Ah! comme il les jalousait, ces jeunes hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de lumière!
Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne pensait qu'à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l'autre combat que livrait auprès de lui sa mère...
Elle marchait. L'été sur la ville épanchait ses flots splendides. Le regard bleu du ciel baignait les cimes des maisons... Il eût fait bon être loin des villes, dans les champs!... Il n'y fallait pas compter. Annette n'avait pas les moyens de quitter Paris. Marc irait sans doute passer avec sa tante quelques semaines sur une plage de Normandie; Annette n'irait point: sa fierté ne voulait pas être à la charge de sa sœur; et, d'ailleurs, elle gardait, du temps où elle les avait vus avec son père, l'aversion de ces champs de foire où s'entassent les ennuis et les flirts des curieux désœuvrés. Elle resterait seule. Elle n'en souffrirait pas. Elle portait en elle et la mer et le ciel, et les couchers de soleil derrière les coteaux, et les brouillards laiteux, et les champs étendus sous le linceul de lune, et la sereine mort des nuits. Dans l'après-midi d'août, respirant l'air ardent, le vacarme des rues, parmi les flots humains, Annette traversait Paris de son pas alerte et sûr, l'allègre pas d'autrefois, bien rythmé,—voyant tout au passage, et cependant très loin... Au milieu de la chaussée poussiéreuse, ébranlée par les roues des lourds autobus, elle errait en pensée sous les dômes des bois, dans ce pays de Bourgogne où elle avait passé les jours de son enfance heureuse; et ses narines buvaient l'odeur des mousses et des écorces. Sur les feuilles écroulées de l'automne, elle marchait; entre les branches dépouillées le vent de pluie passait, en lui frôlant la joue de son aile mouillée; un chant d'oiseau coulait, magique, dans le silence; le vent de pluie passait... Et dans ces bois aussi passait la jeune Annette et son amant pleurant, et la haie d'aubépine, et les abeilles autour de la maison abandonnée... Joies et peines... Si loin!... Elle souriait à sa jeune image, neuve encore à souffrir... «Attends, ma pauvre Annette! tu n'en es qu'au début...»
—Ne regrettes-tu rien?
—Rien.
—Ni ce que tu as fait, ni ce que tu n'as pas fait?
—Rien. Esprit trompeur! Tu guettais mes regrets? Tu en seras pour tes peines! Je prends tout, tout ce que j'ai eu, et tout ce que je n'ai pas eu, tout mon lot, sage et fou. Tout fut vrai, sage et fou. On se trompe, c'est la vie... Mais ce n'est jamais se tromper tout à fait que d'aimer... Malgré l'âge qui vient, je garde un cœur sans rides... et, quoi qu'il ait souffert, heureux d'avoir aimé...