—Bonjour, mon petit, et reprit son travail, sans s'occuper de lui. Il s'attendait à ce qu'elle le questionnât sur sa soirée; il détestait ces questions; mais qu'elle ne lui en fît pas, il fut vexé. Elle allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de s'habiller: c'était l'heure de ses cours; elle se préparait à sortir. Il la vit dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les traits encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière!... et la bouche qui riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure attristée; et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre: cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d'homme en était agacée...
Mais Annette avait la sienne. «Le cœur a ses raisons...», qu'une raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient penser, Annette ne s'inquiétait plus. Elle savait maintenant qu'il ne faut pas demander aux autres de vous comprendre. S'ils vous aiment, c'est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent!... «Qu'ils soient comme il leur plaît! Quels qu'ils soient, je les aime. Je ne puis me passer d'aimer. Et si eux, ne m'aiment point, j'ai dans mon cœur assez d'amour et pour moi et pour eux...»
Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont ils étaient une goutte, à l'éternel Amour. Elle laissa retomber ses bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et, détachant les syllabes, elle lui dit gaiement:
—Vous dansiez, j'en suis fort aise! Eh bien, chantez, maintenant!
Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux, l'embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle partit, en disant:
—Au revoir, mon grillon!
Dans l'antichambre, il l'entendit siffler une insouciante chanson: (un talent qu'il lui enviait, en le méprisant: car elle sifflait beaucoup mieux que lui...)
Il était indigné! Cette indécente gaieté, après les soucis de la veille!... Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes... «la donna mobile...»
Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier attira son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de petit rapace... Il tomba en arrêt... Ces mots... L'écriture de sa mère... Il les ramassa. Fiévreusement, il lut... d'abord par morceaux au hasard, un à un... Ces mots de flamme!... D'être taillés en pièces, interrompus au milieu de leur élan, l'émotion suggérée était plus fascinante... Puis, il les rassembla, il fouilla la corbeille; jusqu'aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret surpris. Quand tout fut rétabli et qu'il put embrasser le poème dans son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien; mais la sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources ignorées de passion et de douleur, l'exaltait, le terrassait. Se pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine de sa mère?... Non, non, cela ne se pouvait pas! Il ne le voulait pas. Il se disait qu'elle avait copié dans un livre... Mais où?... Il ne pouvait le lui demander... Et si pourtant ce n'était pas dans un livre?... Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds, de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien... Mais il ne le pouvait pas...
Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l'enfant, qui avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine, l'enfant ne lui dit rien; et même, assis à sa table, il évita de se lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu'elle entra. Plus brûlant son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fît dissimuler son trouble sous un masque d'insensibilité... Si, d'ailleurs, ces paroles tragiques n'étaient point d'Annette! Le doute lui revenait devant le visage tranquille de sa mère... Mais tout de même, l'autre doute, bouleversant, persistait... Si pourtant c'était elle?... Cette femme, ma mère?... À table, en face de lui... Il n'osait pas la regarder... Mais quand, le dos tourné, elle allait dans la pièce, cherchant, portant un plat, il l'inspectait avidement, d'un œil inquisiteur, qui demandait: