Annette était ruinée. Elle ne pouvait encore se représenter l'étendue de sa ruine. Mais, le premier moment d'aberration passé, lorsqu'elle examina froidement la situation, elle put se rendre cette justice qu'elle l'avait bien méritée.
Elle était capable de s'occuper d'affaires: elle avait, comme son père, la tête bonne et solide; les chiffres ne l'intimidaient pas. Quand on vient d'une lignée de paysans et de petits bourgeois actifs et avisés, il faut le vouloir bien pour perdre son aplomb dans les questions pratiques. Mais tout souci matériel lui avait été épargné, tant que vécut son père; et, depuis, elle traversait une longue crise, où le travail intérieur de sa vie passionnelle la tenait captivée. Dans cet état un peu anormal, qu'entretenait son oisiveté fortunée, elle éprouvait un dégoût, qui n'était pas très sain, à s'occuper de ses biens. Il faut oser le dire: car l'idéalisme de la vie intérieure, qui méprise l'argent comme un parasitisme, oublie qu'il n'en a le droit que s'il y a renoncé; mais l'idéalisme qui pousse sur un terreau argenté et prétend s'en désintéresser, est le pire parasitisme.
Pour se décharger de l'ennui d'administrer sa fortune, elle en avait remis la gestion entière à l'excellent Me Grenu, son notaire. Vieil ami de la famille, homme considéré, d'une valeur professionnelle et d'une honorabilité reconnues, Me Grenu avait, depuis trente ans, vu passer dans son étude toutes les affaires Rivière. Il est vrai que Raoul n'abandonnait à personne le soin de les traiter sans lui. Quelque confiance qu'il eût en son tabellion, il ne laissait aucun acte, sans en avoir révisé les points et les virgules. Mais il avait confiance, toutes précautions prises; et pour qu'un homme de son flair eût confiance en un autre, il fallait que cet autre la méritât. Me Grenu la méritait. Autant qu'homme au monde... (toutes précautions prises)...
Le rôle de confesseur laïque, que le notaire est appelé à tenir dans les familles, avait mis Me Grenu dans la confidence de bien des secrets domestiques des Rivière. Il n'avait pas ignoré grand'chose des frasques de Raoul et des chagrins de Mme Rivière. À l'une il avait su prêter une oreille compatissante; à l'autre, complaisante. Conseiller de la femme, il appréciait ses vertus; compagnon de Raoul, il appréciait ses vices—(c'étaient aussi des vertus, gauloises);—et l'on disait qu'il ne boudait pas ses parties fines. Me Grenu était un petit homme grisonnant, qui avait la soixantaine, l'apparence délicate, le teint frais, une correction recherchée; malicieux et disert, brave homme, bon comédien, il aimait à conter et, pour qu'on l'écoutât mieux, commençait d'une voix basse, exténuée, un souffle qui va s'éteindre, puis, quand il avait obtenu de l'auditoire un silence apitoyé, déployait peu à peu un volume sonore qu'une grande clarinette aurait pu lui envier, et ne lâchait plus l'anche qu'il n'eût, jusqu'au trait final, débité sa chanson. Notaire à l'ancienne mode, mais faible, et attiré par les modes nouvelles, bon paterfamilias, vieux bourgeois, glorieux de compter parmi sa clientèle des actrices, des viveurs et de belles poulettes, sa manie était de se dire vieux et même de jouer le vieux avec exagération; mais il avait grand'peur qu'on ne le crût sur parole, et il s'appliquait ardemment, en cachette, à montrer qu'il était plus malin que tous les jeunes gens, et qu'il les mettait dedans.
Il connaissait Annette depuis l'enfance, et très sincèrement il avait pris à cœur ses affaires. Il trouva naturel qu'elle les lui confiât, après la mort des parents. Par correction professionnelle, d'abord, il la tint au courant, scrupuleusement; il ne voulait rien faire sans son assentiment: cela ennuya Annette. Alors, il se fit donner procuration spéciale pour telle ou telle affaire, dont Annette écoutait (n'écoutait guère) un très vague exposé. Et puis, il fut entendu qu'Annette s'absentant de Paris, souvent sans laisser d'adresse, Me Grenu agirait au mieux de ses intérêts, sans qu'il fût nécessaire de la consulter. Tout allait bien ainsi: le notaire se chargeait de tout, il touchait les rentes d'Annette et lui fournissait l'argent, à mesure des besoins. Finalement, il s'avisa, pour régulariser la situation, de lui faire signer une procuration générale... L'eau passa sous les ponts... Il y avait plus d'un an qu'Annette n'avait revu Me Grenu, qui lui versait ponctuellement, au début de chaque trimestre, les sommes convenues. Vivant seule, en dehors des cercles parisiens, ne lisant plus de journaux, elle n'apprit l'événement qu'assez longtemps après qu'il était arrivé. Le vieux Me Grenu voulut être trop malin. Sans esprit de lucre personnel, il s'était laissé prendre par le goût de la spéculation; pour mieux faire valoir les fonds de ses clients, il les engagea dans des entreprises risquées, où ils chavirèrent. Afin de les rattraper, il acheva de les couler; sans avertir Annette, non seulement il avait disposé de tout l'argent liquide et des effets mobiliers dont il avait la charge; mais, par certains subterfuges que permettait la rédaction élastique de la procuration, il avait hypothéqué ses maisons de Boulogne et de Bourgogne. Quand tout fut perdu, il se sauva, devant le ridicule de s'être laissé rouler, qui lui était peut-être plus cuisant encore que le déshonneur.
Pour comble de malchance, Annette, prise entièrement par la maladie de l'enfant, n'ouvrait plus sa correspondance depuis plusieurs semaines. Aux lettres des créanciers hypothécaires, à la sommation d'huissier qui suivit, elle ne répondit pas. C'était aux jours de la rechute du petit, Annette avait la tête perdue. Ne comprenant pas qu'on s'adressât à elle, et non à son mandataire, elle fit envoyer les papiers, sans les lire, au notaire, qui ne les lut pas davantage; et pour cause! «Il courait encore...» Lorsque enfin la guérison de son fils lui laissa l'esprit assez libre pour examiner la situation, la procédure judiciaire était si avancée que, faute pour Annette d'avoir satisfait aux demandes des créanciers, ceux-ci avaient obtenu le droit de faire mettre en vente les immeubles hypothéqués. Annette, réveillée de son engourdissement, fit face à ce coup foudroyant; son énergie, en un instant retrouvée, et l'intelligence pratique, héritée de son père, suppléant à son inexpérience, elle lutta avec une vigueur et une clarté d'esprit, que le juge admira, tout en lui donnant tort: car son bon droit n'empêchait pas qu'en droit, sa cause ne fût mauvaise. Annette elle-même vit promptement qu'elle était perdue d'avance; mais son instinct de combat, qui admettait de sang-froid la défaite, même injuste, ne l'admettait pas sans résistance. Il s'agissait d'ailleurs, maintenant, du bien de son enfant. Elle le défendit, pied à pied, avec la ténacité d'une rude et fine paysanne qui, plantée des deux jambes à l'entrée de son champ, barre le chemin aux intrus, et même sachant qu'ils entreront, cherche à gagner du temps. Mais que pouvait-elle? Dans l'incapacité de payer la dette exigible, et ne voulant pas demander l'aide de parents ou d'anciens amis qui, très probablement, la lui eussent refusée, d'une façon humiliante, elle ne pouvait faire opposition à la vente. Toute son énergie ingénieuse et opiniâtre ne réussit qu'à obtenir la suspension, pour un temps limité, de la poursuite en expropriation, sans aucun espoir d'en empêcher l'effet, au bout du bref délai.
Annette, eût été excusable de se montrer abattue par cette catastrophe. Sylvie, qui n'était pas personnellement atteinte, tantôt se répandait en lamentations, tantôt ne décolérait pas, et parlait de faire des procès, des procès, des procès... On eût dit au contraire que, grâce à l'événement, Annette eût recouvré son équilibre. L'épreuve renouvelait l'air. La molle atmosphère sentimentale, qui depuis deux ou trois ans affadissait son cœur, se dissipa. Quand Annette fut certaine que la situation ne pouvait être changée, elle l'accepta. Sans récriminations inutiles. Elle ne trouvait pas un soulagement à mettre en cause Me Grenu, comme Sylvie, qui versait sur la tête du notaire de vertes malédictions. Le vieil homme était à l'eau. Elle aussi. Mais elle, avait ses bras jeunes, et elle savait nager. Peut-être même tout n'était-il pas déplaisir pour elle en cette pensée. Si étrange qu'il paraisse, à côté de l'ennui de sa ruine, il y avait, au fond, une curiosité du risque et même un secret plaisir de mettre à l'épreuve ses forces inactives. Raoul l'eût comprise, lui qui, en plein succès, sentait des velléités de démolir l'œuvre de sa vie, pour avoir l'agrément de la rebâtir.
Elle se disposa donc à quitter la maison de Boulogne. Déjà, la propriété de Bourgogne avait été vendue hâtivement, à des conditions dérisoires. Il était sûr que la vente totale couvrirait à peine la dette et les frais, et que s'il restait un surplus disponible, il ne suffirait pas à l'entretien d'Annette et des siens; il faudrait qu'elle cherchât des ressources nouvelles. Pour l'instant, il s'agissait de réduire les dépenses et de se refaire une installation très modeste. Annette se mit en quête d'un appartement. Sylvie lui en trouva un au quatrième étage de sa propre maison: (elle habitait l'entresol). Les chambres étaient petites et donnaient sur la cour, mais propres et sans bruit. Il n'était pas question d'y transporter tous les meubles de Boulogne. Annette ne voulait garder que le strict nécessaire. Mais tante Victorine suppliait, en pleurant, Annette de tout conserver. Annette remontrait qu'il n'était pas raisonnable, dans la situation actuelle, d'assumer les dépenses d'un garde-meubles. Il fallait faire un choix; et la tante implorait pour chaque objet. Annette, fermement, choisit; en dehors du mobilier qui devait la suivre dans le nouvel appartement, elle réserva quelques meubles particulièrement chers à la vieille dame; et elle fit vendre les autres.
Sylvie était frappée de l'insensibilité d'Annette. Il ne fallait pourtant pas croire que la courageuse fille n'éprouvât point de mélancolie. Elle aimait cette maison, qu'elle devait quitter... Tant de souvenirs! tant de rêves! Mais elle les refoulait. Elle savait bien qu'elle ne pouvait leur faire impunément leur part! Ils étaient trop, ils auraient tout pris; elle avait besoin de toute sa force, en ce moment.
Une seule fois, elle céda à leur assaut, par surprise. C'était une après-midi, peu avant le déménagement. La tante était à l'église, et Marc chez Sylvie. Annette, seule dans la maison de Boulogne, où tout sentait les approches du départ, à genoux sur un tapis à demi roulé, pliait une tenture déclouée. Tout occupée de sa tâche, tandis que ses mains actives allaient et venaient, sa tête faisait des calculs pour les arrangements nouveaux. Mais sans doute il restait de la place pour le rêve: car son regard qui, depuis un instant, flottait loin de la vision présente, fixa, parmi sa brume, un dessin de la tenture que les mains enroulaient; et il le reconnut. Un motif de fleurs pâles, presque effacées: ailes de papillons, pétales détachés? Peu importait; mais les yeux d'Annette enfant s'y étaient posés, et sur ce canevas, ils avaient brodé la tapisserie des jours enfuis. Et cette tapisserie, brusquement, ressortait de la nuit... Les mains d'Annette cessèrent de ranger, son cerveau un moment encore s'obstina à répéter les chiffres, dont il avait perdu le fil, puis se tut. Et Annette, se laissant couler sur le plancher, le front sur le rouleau de tapis, le visage dans ses mains, étendue, les genoux repliés, s'abandonnant au vent et au flot, fit voile... Elle ne voyageait pas dans une contrée précise... Une telle masse de souvenirs—(vécus? rêvés?)—comment les distinguer?... Vertigineuse symphonie d'une minute de silence! Elle contient beaucoup plus que la substance d'une vie. Dans la pensée active, quand la conscience croit prendre possession de notre monde intérieur, elle ne saisit que la crête de la vague, à l'instant où le rayon la dore. La rêverie seule perçoit l'abîme mouvant et son rythme torrentiel, ces graines innombrables charriées par le vent des siècles, semences de pensées des êtres d'où nous sortons et qui de nous sortiront, ce formidable chœur d'espoirs et de regrets, dont les mains frémissantes se tendent vers le passé ou bien vers l'avenir... Indéfinissable harmonie, qui forme le tissu d'une seconde illuminée, et qu'il suffit parfois d'un choc pour éveiller... Un bouquet de fleurs pâles venait de l'évoquer dans Annette...