Sa maman! Sans doute, il le savait. Mais ça n'est pas une raison! Oui, elle était aussi une puissance domestique. Il était encore trop près de la chaleur du sein, pour ne pas avoir gardé dans sa bouche gourmande le goût sucré du lait, et dans son corps d'oiseau l'ombre dorée de l'aile qui l'abritait. Plus près encore, dans les nuits de maladie, où l'invisible ennemi serrait le cou de l'oiselet, la tête penchée sur lui de la grande protectrice... Sans doute, sans doute! Mais, pour l'instant, il n'en avait plus besoin. S'il gardait ces souvenirs, et cent autres, dans son grenier, il n'en avait pas l'emploi maintenant. Plus tard, peut-être, on verrait... Maintenant, chaque instant lui apportait une manne nouvelle; il avait assez à faire de la recueillir, toute. L'enfant est ingrat, par nature. Mens momentanea... Si vous croyez qu'il a le temps de se rappeler ce qui fut bon hier! Ce qui est bon pour lui, c'est ce qui est bon aujourd'hui.—Aujourd'hui, Annette avait le grand tort de se laisser éclipser par d'autres plus agréables et même plus profitables, aux yeux de Marc. Au lieu d'aller se promener Dieu sait où! et de faire, le soir, des apparitions déplacées, que ne restait-elle, comme Sylvie et les autres, tout le jour occupées de Marc et lui faisant la cour! C'était tant pis pour elle.—Donc, il condescendait tout juste à subir les effusions d'Annette, à répondre à la pluie de folles questions amoureuses quelques oui, non, bonjour, bonsoir, ennuyés et distants; et puis, fuyant l'averse et s'essuyant la joue, il retournait à ses jeux ou aux genoux de Sylvie.
Annette ne pouvait pas ne pas voir que Marc lui préférait Sylvie. Sylvie le voyait mieux encore. Elles en riaient toutes deux; toutes deux semblaient n'y pas attacher une ombre d'importance. Mais dans le fond, Sylvie était flattée, et Annette jalouse. Elles se gardaient bien de se l'avouer. Bonne fille, Sylvie obligeait l'enfant mal gracieux à embrasser Annette. Annette avait peu de joie de ces embrassements obligés; Sylvie en avait davantage. Elle ne se disait pas qu'elle volait le jardin du pauvre, et qu'après, elle en offrait royalement quelques fruits. Mais ce qu'on ne dit point, afin de ne pas se charger de scrupules fâcheux, on ne le savoure que mieux, à bouche close. Et sans malice aucune, Sylvie goûtait plus de plaisir à se faire cajoler par le petit et pensait davantage à afficher son pouvoir sur lui, quand Annette était là. Annette, affectant de plaisanter, disait, d'un ton dégagé:
—Loin des yeux, loin du cœur.
Mais son cœur ne le prenait pas en plaisantant. Il manquait d'ironie. Annette n'avait d'humour que dans son intelligence. Elle aimait comme une bête, bêtement. C'est pénible d'être femme parmi les femmes, et de devoir se cacher. On ferait rire de soi, en montrant son pauvre cœur affamé. Annette, devant les autres, jouait l'amour blasé, causait de sa journée, des gens qu'elle avait vus, de ce qu'elle avait appris, dit, ou fait,—bref, de tout ce qui lui était indifférent, (oh! tellement!...)
Mais la nuit, rentrée chez elle, dans son appartement, seule avec son enfant, elle pouvait s'en donner tout son soûl, du tourment! De là joie, aussi, de la passion, par torrents. Plus de précautions à prendre. Personne de qui se cacher. Elle l'avait, à elle seule, son fils, elle le tenait tout entier. Elle en abusait un peu; elle le fatiguait de sa tendresse folle. Comme ici, loin de Sylvie, il n'était pas le plus fort, le petit politique ne manifestait pas son dépit: jusqu'au lendemain matin, il devait ménager cette mère extravagante. Il usait de tactique: il feignait de tomber de sommeil. Il n'avait pas beaucoup à feindre; le sommeil venait vite, après les journées remplies. Tout de même il n'était pas encore venu, quand, aux bras de sa mère, livré comme un agneau, les yeux clos, Marc semblait anéanti. Il fallait bien qu'Annette, interrompant son ramage, le portât au lit; et le petit farceur, dans le demi-sommeil, d'où de degré en degré, (ou plutôt, sur la rampe), il se laissait glisser jusqu'au bas de l'escalier, riait sous cape de voir entre ses cils la crédule maman qui, muette, l'adorait. Il avait le sentiment de sa supériorité, il lui en savait gré; et même il arrivait que, dans un élan, il jetât ses petits bras autour du cou de l'agenouillée. Par une telle surprise, Annette était payée de ses peines. Mais l'enfant, économe, ne la renouvelait pas souvent. Et Annette devait s'endormir sur sa faim. Ce n'était pas avant de s'être retournée dans son lit, bien des fois, écoutant respirer le petit et remuant ses pensées enfiévrées... Il ne l'avait pas bien embrassée... Elle se disait:
—Il ne m'aime pas...
Son cœur se serrait. Mais elle se reprenait aussitôt:
—Qu'est-ce que je vais inventer?...
Il fallait refouler sur-le-champ cette idée. Comment est-ce qu'on vivrait, avec? Non, ce n'était pas vrai... Bon petit, qu'elle accusait!... Elle se hâtait de rechercher, parmi ses souvenirs, ce qu'elle avait de meilleur, les gentillesses de l'enfant et ses câlineries. À des images évoquées, elle l'eût bien arraché de son lit pour l'embrasser... Mais chut! ne le réveillons pas!... Ce délicieux petit souffle!... Mon trésor!... Comme ce sera bon, plus tard!...
Car Annette—(le présent étant décidément un peu maigre)—se créait, pour le compléter, un avenir d'intimité maternelle avec un fils, conforme à ses désirs. Elle avait besoin de l'idole, pour absorber les forces de sa nature, qui depuis quelque temps, de nouveau, l'inquiétaient.