Ce n'était plus la mélancolie inquiète, cette dépression neurasthénique, qui avait précédé la maladie de l'enfant, et que la maladie de l'enfant avait dérivée,—ces jours de la vie qui chôme, où elle se sentait vidée de forces et d'intérêt: la mer étale, avant le reflux...

C'était le retour du flux océanique. Il s'annonçait par un grondement de flots, un resurgissement nocturne. La maternité avait, pour un temps, assouvi les éléments passionnés. La fatigue matérielle d'une vie de travail leur opposait un barrage. Mais, dans l'ombre amassés, ils battaient contre le rocher. L'âme, dont la croissance monte en serpentant le long des cercles de la vie, se trouvait revenue dans un état voisin de celui où elle avait passé, quatre ou cinq ans avant, entre l'été brûlant de l'hôtel des Grisons et le printemps d'amour avec Roger Brissot. Voisin, mais pas le même. On revient en tournant au-dessus du passé; on n'y redescend plus. L'être d'Annette avait mûri. Son trouble n'avait plus l'aveugle candeur de la jeune fille. Elle était femme; ses désirs étaient aigus et clairs. Elle savait où ils la menaient. Et si elle ne voulait pas le savoir, c'était précisément qu'elle le savait. Sa volonté n'avait pas moins mûri que sa chair. Tout était devenu plus riche. Et tout avait pris un accent passionné.

Aussi, la réapparition de ces démons familiers,—redoutés,—fut un midi orageux qui s'amasse. Pesant silence, silence gros des tumultes à venir. Il succédait à l'insouciante joie, aux chagrins insouciants de la jeune matinée. Les ombres, jusqu'alors, sur le visage d'Annette, glissaient sans s'arrêter. Maintenant, elle était tendue. Quand elle ne s'observait pas, en société, ou qu'elle n'était pas distraite par la présence de l'enfant, elle tombait dans le mutisme, une barre entre les sourcils. Si elle s'en apercevait, elle s'éclipsait sans bruit. Qui se fût inquiété d'elle l'eût trouvée dans sa chambre, rangeant, faisant son lit, retournant le matelas, frottant les meubles ou les carreaux, dépensant plus de mouvement qu'il n'était nécessaire, et ne parvenant pas à étouffer l'esprit, qui bruissait. Elle s'arrêtait, au milieu d'un geste, debout sur une chaise, un chiffon à la main, ou penchée sur l'appui de la fenêtre. Alors, elle oubliait tout, non seulement le passé, mais aussi le présent, les morts et les vivants, et jusqu'à son enfant. Elle voyait sans voir, elle entendait sans entendre, elle pensait sans penser. Une flamme qui brûle dans l'espace nu. Une voile au vent du large. Elle sentait le grand souffle qui passait dans ses membres; et le navire vibrait, de toute sa mâture... Puis, de l'illimité ressortait le visage des choses qui l'entouraient. De la cour de maison sur laquelle Annette était penchée, montaient des bruits familiers; elle reconnaissait la voix de l'enfant au parler chantant. Mais son rêve ne s'interrompait pas; il prenait un autre cours... C'était un chant d'oiseau dans une après-midi d'été... Ô cœur ensoleillé, quelle somme d'amour tu as encore à donner! Prendre à pleins bras le monde!... Trop lourd butin... La conscience lâchait prise; elle retombait dans le gouffre incandescent, où n'était plus ni chant, ni voix d'enfant, ni Annette... rien qu'une vibration puissante de soleil...

Annette se réveillait, accoudée sur l'appui de la fenêtre.

Mais la nuit, les rêves obsédants, disparus depuis la naissance de Marc, avaient repris possession du logis. Ils venaient par groupes de trois ou quatre, qui se succédaient sans arrêt. Annette roulait de l'un à l'autre, étage par étage. Elle se levait, le matin, brisée, brûlée, dix nuits en une. Et elle ne voulait pas se rappeler ce qu'elle avait rêvé....

Ceux qui entouraient Annette avaient remarqué son front soucieux et ses yeux absorbés; ils ne comprenaient pas ce brusque changement, mais ils ne s'en inquiétaient point; ils l'attribuaient à des causes extérieures, aux difficultés matérielles. Pour Annette, ces périodes de trouble étaient une saison de profond renouvellement. Elle ne leur rendait pas justice, car elle en portait le poids de gestation, plus angoissant que celui de la maternité. C'était aussi une maternité: celle de l'âme cachée. L'être est enfoui comme un grain au fond de la substance, dans l'amalgame d'humus et de glaise humains, où les générations ont laissé leurs débris. Le travail d'une grande vie est de l'en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et souvent, l'accoucheuse est la mort.

Annette avait l'angoisse secrète de l'être inconnu qui sortirait d'elle, un jour, en la déchirant. Prise de honte par accès, elle s'enfermait dans une retraite tumultueuse, en tête à tête avec l'Être immanent; et leurs rapports étaient hostiles. L'air était saturé d'électricité; des souffles se levaient et retombaient dans l'immobilité. Elle savait le danger. Sa conscience avait beau laisser dans l'ombre ce qui la gênait. «Dans l'ombre», c'était encore elle, c'était dans son logis. Et de savoir son logis peuplé, du haut en bas, d'êtres qu'on ne connaît pas, n'était point rassurant...

—Tout cela... Je suis tout cela... Mais qu'est-ce que cela veut de moi?... Qu'est-ce que je veux, moi?

Elle se répondait:

—Tu n'as plus rien à vouloir. Tu as.