Sa volonté raidie tournait toute sa violence d'amour vers l'enfant. Ces retours de passion maternelle n'étaient pas très heureux. Anormale, excessive, maladive,—(car cette passion procédait d'un essai impossible d'aiguillage sur une voie, qui n'était pas la leur, d'instincts fort différents qui ne se laissaient pas tromper)—elle ne pouvait mener qu'à des déceptions. Elle écartait l'enfant. Marc se rebellait contre cet accaparement. Il ne cachait plus sa maussaderie à sa mère. Il la trouvait «tannante»; et il le lui disait, en de petits monologues courroucés, qu'heureusement Annette n'entendait pas, mais que Sylvie surprit un jour, et dont elle le gronda, en riant aux éclats. Marc, dans un coin de porte, causant avec le mur, disait, en faisant de petits gestes péremptoires:

—J'en ai marre, de cette femme-là!...

On écrit toujours l'histoire des événements d'une vie. On y croit voir la vie. Ce n'est que son vêtement. La vie est intérieure. Les événements n'agissent sur elle qu'autant qu'elle les a choisis, on serait tenté de dire: produits; et dans bien des cas, c'est l'exacte vérité. Vingt événements passent, chaque mois, à notre portée; ils ne comptent pas pour nous, parce que nous n'en avons que faire. Mais qu'un d'eux nous atteigne, il y a gros à parier que nous lui avons épargné la moitié du chemin: nous allions au devant. Et si le choc déclenche en nous un ressort, ce ressort était bandé, il attendait le choc.

Vers la fin de 1904, la tension morale d'Annette tomba, et les transformations qui s'opérèrent en elle parurent coïncider avec certains changements qui, au même moment, s'effectuaient autour d'elle.

Sylvie se mariait. Elle avait vingt-six ans, elle avait suffisamment goûté des joies de la liberté; elle jugeait le moment venu de goûter de celles du ménage. Elle ne se pressait pas de choisir. L'étoffe d'un amant n'a pas besoin de durer, il suffit qu'elle plaise. Mais un bon mari doit être en bon drap résistant. Certes, Sylvie entendait qu'il fût aussi plaisant. Mais il y a plaire et plaire. Pour choisir le mari, il ne s'agit pas d'emballement. Sylvie consultait la raison, et même la raison sociale. Son commerce allait bien. Sa maison—Sylvie: (Robes et manteaux)—s'était acquis, auprès d'une clientèle select de la moyenne bourgeoisie, une réputation justifiée d'élégance et de style, à des prix modérés. Elle en était arrivée à un point de ses affaires, qu'elle ne pouvait dépasser seule. Pour atteindre au delà, il lui fallait s'associer d'autres forces, joindre à son atelier de couture féminine un atelier de tailleur, qui lui permît d'élargir le cercle de ses opérations.

Elle chercha autour d'elle, sans rien confier à personne, celui qui pourrait le mieux répondre à ses desseins. Elle fit posément son choix; et le choix fait, elle décida d'épouser. L'amour viendrait après. Il aurait aussi sa place: Sylvie n'eût pas épousé un homme qu'elle n'eût pu aimer. Mais l'amour faisait l'appoint. Les affaires, en premier.

L'objet du choix se nommait Selve (Léopold); et du premier coup d'œil, la petite patronne avait décidé le titre, le nom-fanal de la nouvelle maison:—Selve et Sylvie.—Mais bien que le nom ne soit jamais, pour une femme, de médiocre importance, Sylvie n'était pas si folle que de se contenter d'un nom; et Selve (Léopold) était un parti sérieux. Plus très jeune, trente-cinq ans bien marqués, assez bel homme, comme on dit en style populaire,—ce qui veut dire, en somme: assez laid, mais solidement bâti,—d'un blond roux, le teint fleuri, il était premier coupeur chez un grand tailleur, habile dans son métier, gagnant bien, rangé, pas noceur: Sylvie avait pris ses informations; l'affaire était conclue... Dans la tête de Sylvie. Elle n'avait pas consulté Selve. Mais l'assentiment de l'élu était le cadet de ses soucis. Elle se chargeait de l'obtenir.

Selve ne l'eût point cherchée. Ami de son bien-être et de ses habitudes, bon homme, point ambitieux, et assez égoïste, il était résolu à rester célibataire, et il ne songeait pas à quitter sa place secondaire, mais lucrative et sans responsabilité, chez un patron qui savait son prix. Sylvie eut bientôt fait de bouleverser ses projets et sa tranquillité. Elle le rencontra—elle se fit rencontrer—à une exposition d'automne, où elle était venue, comme lui, pour étudier les modes qu'ils contribuaient à lancer. Elle était entourée, et, sans prêter attention à Selve, elle commença par distribuer ses sourires et ses malicieuses reparties à trois ou quatre jeunes hommes très épris. Puis, après qu'il eut amèrement dégusté cette grâce et cet esprit qui n'étaient pas pour lui, il s'aperçut brusquement qu'il était devenu l'objet de ses faveurs: elle ne parlait plus qu'à son adresse; les autres ne comptaient plus. Il fut d'autant plus touché de ce revirement soudain qu'il l'attribua à son mérite personnel. De ce coup, il fut pris. Adieu ses résolutions!

À quelque temps de là, Sylvie pria Annette de lui tenir compagnie, le soir, après dîner, à l'heure où il n'y avait personne à l'atelier.

—Je t'ai demandé de venir, dit-elle, parce que j'attends quelqu'un.