—«On est las, on est las! C'est bon de ne pas bouger!... On dormirait mille ans... Mal assise, accoudée dans une pose incommode, on ne ferait pas un mouvement... Il y a un charme qui vous tient. On a peur de le rompre. Ne remuons pas! On est bien!...»

Elle regardait par la fenêtre, sur le toit d'en face, une fumée qui sortait de la cheminée du boulanger: elle fuyait sous le vent, en volutes, claire et gaie, s'allongeait, s'enroulait, et courait en dansant, sur le ciel bleu. Les yeux d'Annette riaient, et son esprit dansait, dans les prairies de l'air,—entraîné à la suite des folles arabesques. Tout le poids de la terre avait glissé en bas. L'esprit se sentait nu, dans le vent et le soleil. Annette chantait à mi-voix...—Et soudain, lui apparurent les yeux ravis d'un jeune homme, qui la regardait hier en omnibus. Elle ne le connaissait pas, et elle ne le reverrait sans doute jamais. Mais ce regard, qu'elle avait surpris en tournant la tête brusquement, (car il ne croyait pas être vu), avouait si naïvement son attrait que, depuis, elle en gardait une joie fraîche, au cœur... Elle affectait de n'en pas savoir la cause.... Mais comme son miroir lui renvoyait l'image de son sourire, elle se vit avec les yeux de celui qui l'aimerait un jour.... Où êtes-vous, soucis?....On les entendait encore qui bourdonnaient, au loin, très loin, par bouffées....

—«Assez! assez! À quoi bon!... Il faut se faire une raison!»

Qu'Annette se le dît, ce n'était pas nouveau. Vingt fois elle l'avait dit. Mais qu'elle fît comme elle avait dit, on ne s'y attendait point! Il ne fallait pas en attribuer le succès à la raison. La raison est bonne conseillère; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et le cœur n'est convaincu que par les raisons du cœur.

Elles ne manquaient pas maintenant. Maintenant, Annette consentait à voir l'absurdité de ses exigences d'amour maternel. Mais si elle y consentait, c'était que d'autres aspirations, étouffées, avaient ressuscité. Elle ne pouvait plus les nier, elle ne le voulait plus. Et cet acquiescement tacite une fois donné, Annette se sentit délivrée. La voix de sa jeunesse, réveillée, lui disait:

—Rien n'est perdu. Tu as encore droit au bonheur. Ta vie commence....

Le monde se ranima. Tout reprit une saveur. Même dans les jours ternes, il se fit de lumineuses échappées. Annette ne formait aucun plan d'avenir. Elle s'abandonnait au bonheur, quel qu'il fût, de l'avenir reconquis.... Oui, oui, elle était jeune, jeune comme la jeune année.... Toute une vie devant soi...Il n'y en aurait jamais assez!

Un de ces jolis mois de février précoce, qui ont tant de charme à Paris. Le printemps n'est encore que dans le ciel et dans le cœur, mais tout pur, pure lumière, joie limpide d'enfant qui s'éveille. La belle journée de l'an recommence; et devant que les oiseaux aient reparu, on les entend venir; comme de la cime d'une tour perdue dans le ciel clair, on les voit, nuages d'ailes, les essaims d'hirondelles: ils viennent, ils passent les mers! Et déjà, on les a qui chantent dans mon cœur...

Ainsi que tout être bien portant, Annette aimait toutes les saisons. En s'adaptant à elles, elle participait à leurs forces secrètes. Celles du renouveau l'exaltaient.

Elle allait, heureuse de marcher, heureuse de travailler, rapportant au foyer une bonne fatigue et un fort appétit, s'intéressant à tout, reprise d'une curiosité nouvelle pour les choses de l'esprit, qu'elle avait depuis quatre ans délaissées, pour les livres, la musique; et quelquefois, le soir, bien qu'à demi fourbue, elle sortait et courait à l'autre bout de Paris, profitant d'un billet de concert. Sylvie l'enviait, car sa grossesse commençante ne lui réussissait pas.