Léopold ne tarda pas à revenir; et Sylvie ne le laissa pas languir. Elle eut vite fait le tour des positions de l'ennemi et reconnu, derrière ses travaux de défense, ses armes et bagages et ses approvisionnements, avant de se rendre à bon escient. Elle l'amena sans peine à ses propres projets. Jusqu'à son dernier jour, Léopold conserva l'illusion que c'était lui qui avait conçu l'idée de fonder la grande maison de couture:—Selve et Sylvie.

Le mariage fut fixé au milieu de janvier, époque où le travail est un peu ralenti. Les semaines qui précédèrent furent un joyeux temps pour l'atelier. Léopold, radieux, régalait toute la bande, les emmenait au théâtre, ou au cinéma. Elles avaient toutes un tel besoin de rire! Quand l'une d'elles se marie, c'est comme si elle amenait le mariage dans la maison. Et chacune des autres accueille le visiteur, en lui chuchotant:

—N'oublie pas! La prochaine fois, c'est mon tour...

Annette fut gagnée par la joie générale. Au lieu d'en sentir plus vivement sa vie manquée, elle se demandait ce que ses peines étaient devenues. Elles avaient glissé, comme le long des hanches une chemise. Ô jeune corps! Le chagrin ne te tient pas à la peau... Ce n'était pourtant pas que ce mariage l'enchantât. Elle avait aimé trop tendrement sa sœur, pour qu'il n'y eût pas quelque mélancolie à la voir s'éloigner davantage. Et ce n'était pas un spectacle agréable, cette jolie fille qui se donnait à cet homme un peu vulgaire... Annette avait eu pour Sylvie d'autres rêves. Mais de nos rêves, les autres n'ont que faire. Leur façon d'être heureux est la leur, non la nôtre. Ils ont raison...

Sylvie était satisfaite. L'affection de Léopold, l'admiration qu'il lui témoignait, touchaient sa vanité et, peu à peu, son cœur. Comme elle l'avait dit à sa sœur, elle appréciait le sérieux caractère de celui qu'elle avait choisi. Il serait un compagnon solide, pas gênant; bien qu'elle n'eût pas l'intention d'abuser—(mais on ne sait jamais!)—elle était assurée de ne s'être point donné un comptable de sa conduite trop vétilleux. Léopold ne tenait pas à connaître Je passé de Sylvie; il lui faisait confiance; et elle lui en savait gré. L'expérience de la vie n'avait pas laissé à Léopold beaucoup d'illusions, ni surtout d'intransigeance; elle l'inclinait à prendre pour son usage et à accepter pour celui d'autrui, comme règle de conduite, un égoïsme cordial d'honnête homme sceptique, affectueux, pas exigeant, qui ne demande pas aux autres plus que lui-même ne peut donner.

Sylvie se trouvait, en somme, bien plus proche de lui que d'Annette. Elle aimait davantage Annette. Mais Annette homme—(elle le lui dit en riant)—elle ne l'eût pas épousée! Non, non, ça aurait mal tourné!...

Selve lui inspirait toute sécurité. Cette impression reposante la dispensait de songer à lui: elle songeait à la noce, à la toilette qu'elle se ferait, à son futur ménage, aux grands projets de commerce. Et c'était un parfait contentement.

La noce eut lieu, un jour d'hiver rayonnant. Selve emmena tout son monde dans le bois de Vincennes. De joyeuses parties s'organisèrent. Annette s'y mêla gaiement. En d'autres temps, le côté bruyant et un peu vulgaire de ces réjouissances lui eût été sensible. Il ne le lui fut pas, en ce moment. Elle riait avec ces braves garçons et ces vaillantes filles qui se donnaient cette journée de liesse entre leurs jours de labeur. Elle prit part à leurs jeux, et elle enchanta tout le monde par son entrain. Sylvie, qui l'avait connue froide et dédaigneuse, la regardait courir et s'amuser franchement. La voilà qui jouait au colin-maillard, les yeux sous le bandeau, rouge d'animation, bouche ouverte et riant, et le menton levé, on eût dit pour attraper au vol la lumière, les bras tendus en avant et les mains comme des ailes, marchant à grands pas, buttant, riant de plus belle!... Le beau corps vigoureux d'aveugle passionnée, qui va-t-il prendre? qui le prendra?... Plus d'un qui la regardait dut avoir cette pensée. Mais Annette ne semblait penser qu'à son jeu... Qu'avait-elle fait des préoccupations qui pesaient sur elle, hier? et de son air soucieux, tendu, absorbé?... Elle en avait, du ressort!... Sylvie s'attribuait le bienfait d'avoir réussi à distraire Annette de ses soucis, et elle s'en réjouissait. Mais Annette savait bien que la cause venait de plus loin. Elle n'était pas allégée de ses soucis, parce qu'elle riait à la noce. Elle riait à la noce, parce qu'elle était allégée...

Que s'était-il passé?—C'était une chose étrange, et qui n'était pas l'œuvre d'un jour, bien qu'en un certain jour elle fût apparue.

Il y avait de cela quelques semaines, un matin de dimanche. Elle était assise, à demi dévêtue devant sa table de toilette. Elle faisait sa toilette longuement le dimanche, étant forcée, les autres jours, de sortir de bonne heure. Elle était lasse de la fatigue accumulée pendant la semaine. L'enfant, à peine levé, s'était glissé hors de la chambre, pour aller chez la tante. Il était fort intéressé par le mariage, et il amusait Sylvie par les réflexions qu'il exprimait, à ce sujet, en homme d'expérience. Léopold le cajolait; pour faire la cour à Sylvie, il la faisait à son petit chien. Aussi Marc, adulé et fier de son importance, passait tout son temps dans l'appartement du bas, et il ne restait plus chez sa mère qu'à contre-cœur. Annette en ressentait un amer découragement. Mais ce matin, la lassitude l'emportait sur le chagrin, et même il s'y mêlait un sentiment secret qui l'éclairait. Elle soupira pourtant, par habitude. Elle goûtait cette fatigue et cette jouissance confuses de savoir qu'on pourra, Dieu bon! s'étendre tout de son long sur cette journée de dimanche, sans avoir à remuer... Dimanche! Autrefois, Annette ne se doutait pas de son prix...