Elle se moquait de l'amour... (Ah! comme elle se mentait!...) Elle le provoquait, et elle le portait dans son cœur. L'air endormi, sournois. Il attendait son heure. Ces petites escarmouches préparaient la véritable attaque. L'ennemi venait. L'ami...

Mais comment eût-il été possible de se méfier? Tous les autres, si l'on veut! Mais lui, quelle plaisanterie!

Julien Dumont avait à peu près l'âge d'Annette, de vingt-neuf à trente ans. De taille moyenne, légèrement voûté, une figure un peu triste et qui eût paru ingrate, sans des yeux assez beaux, bruns, doux, sérieux, humblement caressants, quand on les apprivoisait; le front osseux, avec un pli au milieu, le nez gros, les joues d'ossature forte, une courte barbe noire, la bouche affectueuse qui se dissimulait sous la moustache trop longue—(c'était, chez Julien, comme un parti pris de cacher ce qu'il avait de moins laid),—le teint mat, vieil ivoire, d'un homme qui est nourri de plus de livres que de soleil. Une physionomie qui ne manquait ni d'intelligence ni de bonté, mais un peu morne, engourdie, et que la vie, les passions, n'avaient pas encore pétrie. Dans l'ensemble, quelque chose de butté et de découragé.

Il était plus naïf et plus neuf qu'Annette, qui l'était encore beaucoup. Car, malgré sa courte expérience, plus violente qu'étendue, elle ne savait pas grand'chose du monde de l'amour. Il est vrai que l'intuition qu'elle tenait de son père et les entretiens de Sylvie, qui valaient bien parfois ceux de la reine de Navarre, ne lui avaient rien laissé ignorer. Mais la leçon est mal sue, que le cœur n'a pas étudiée, à ses frais. Les mots ne sont pas de même étoffe que la réalité. Et il arrive que, retrouvant dans la vie ce qu'on vient de lire, on ne le reconnaisse pas. Annette, très bien instruite, avait presque tout à apprendre. Mais Julien avait tout.

Il avait vécu en dehors de l'amour. On craint trop en France de parler de cette sorte d'«innocents»: ils excitent les plaisanteries faciles d'un peuple spirituel, mais qui ne varie pas beaucoup les formes de son esprit. Ces «innocents» sont nombreux. Soit scrupules religieux, soit puritanisme moral, soit timidité foncière, quelquefois maladive, soit (et c'est le plus fréquent) travail écrasant qui absorbe les années de jeunesse, vie pauvre, âpre labeur, répulsion des amours vulgaires, et respect de l'avenir, de celle qui viendra—(qui ne viendra pas);—dans tous les cas, sans doute, froideur du sang, lenteur nordique du cœur à s'éveiller, qui ne préjuge rien de la force des passions futures, mais qui plutôt les amasse et les tient en réserve... Ils sont nombreux; et la jeunesse heureuse qui passe ne se soucie point d'eux. Aux innocents les mains vides! Ils restent à l'écart. Julien ne connaissait presque rien de la vie que par l'intelligence.

D'une famille bourgeoise, pauvre, laborieuse, restreinte strictement aux deux parents,—le père, petit professeur, qui s'était tué à la tâche,—la mère, qui se dévouait au fils, et à qui le fils se dévouait,—un fond religieux, catholique pratiquant, croyant, d'idées libérales,—une vie de travail continu, monotone, éclairée froidement par une joie sévère de conscience et d'habitudes,—nul intérêt à la politique, le dégoût de l'action publique, le culte de la vie cachée, intérieure, domestique:—une âme vraiment honnête, modeste, sachant le prix des humbles et fortes vertus. Et, dans le fond du cœur, une fleur de poésie.

Il était professeur agrégé des sciences dans un lycée. Il avait connu Annette jadis à la Faculté, quand ils avaient vingt ans. Dès le premier jour, il fut attiré. Mais Annette, alors riche, fêtée, rayonnante de jeunesse et d'égoïsme heureux, distraitement distante, intimidait Julien. Ses camarades, plus hardis, s'emparaient, auprès d'elle, de la place qu'il eût voulu prendre. Il les enviait, mais il n'essayait pas de rivaliser; il se jugeait inférieur, laid, gauche, mal habillé, ne pouvant s'exprimer, donnant une fausse idée de son intelligence et de sa sincérité. Le sentiment de sa disgrâce physique le paralysait d'autant plus qu'il était sensible à la beauté; et celle d'Annette lui inspirait un émoi silencieux. Car il la voyait belle; il n'avait pas la liberté d'esprit, comme ses compagnons qui lui faisaient la cour, de juger cavalièrement, en même temps que de ses attraits, de ses imperfections, des forts sourcils, des yeux bombés, ou du nez court. Il ne voyait pas les détails. Mais seul de ces jeunes hommes, il saisissait l'harmonie de cette forme vivante; et seul, il la lisait: car toute forme exprime un sens intérieur, mais la plupart s'arrêtent au dessin des signes. Julien ne séparait point des yeux, du front, des forts sourcils d'Annette l'énergie de caractère et la vigueur d'esprit. Il la voyait de loin, d'une vue simple et sommaire. Il voyait juste, plus juste, de ce premier regard, que lorsque, s'approchant, il tâcha de la mieux connaître. Il était de ces esprits presbytes, qui sont gênés, de près. Ils ont parfois du génie, et buttent à chaque pas.

Julien et Annette se revirent, un matin, dans le grand hall vitré, au premier étage de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il y avait près de dix ans qu'ils ne s'étaient rencontrés; et Julien, sagement, avait écarté de sa pensée l'image, qui ressurgit, ce jour-là, devant lui. Il levait les yeux de son livre. De l'autre côté de la table, à quelques pas, il l'aperçut, lisant. Sur ses beaux cheveux châtains, une toque de fourrure; son manteau rejeté par-dessus ses épaules:—(c'était encore l'hiver, les approches de Pâques; et le hall, où s'infiltrait par les grandes fenêtres l'air glacé de la place, ne se réchauffait pas; Julien avait gardé son col de pardessus relevé; mais, elle, le cou dégagé, ne sentait pas le froid).—Un coude sur la table, et la joue appuyée sur le revers de sa main, elle avait l'attitude familière qu'il lui avait vue jadis, le front penché en avant, les blonds sourcils froncés, et les yeux qui couraient sur la page, tandis qu'elle mordillait le bout de son crayon. Il retrouva l'émotion de ses vingt ans. Mais l'idée ne lui serait pas venue de se lever, pour lui parler.

Quelque ardeur qu'elle mît à lire, comme elle en mettait à tout, l'esprit d'Annette chassait toujours plus d'une seule pensée. Les idées qu'elle était venue chercher dans un livre et qui vraiment l'attachaient, se présentaient rarement sans un cortège d'images, qui n'avaient avec elles pas grand'chose de commun. Elle les reléguait dehors; mais, de moment en moment, les images indiscrètes revenaient frapper à la porte. La femme la plus intellectuelle ne s'oublie jamais complètement dans ce qu'elle lit: le flot intérieur est trop fort. Annette interrompait sa lecture, pour ouvrir un instant l'écluse.

Et comme elle s'arrêtait ainsi, promenant autour d'elle son regard un peu trouble, son regard rencontra celui de Julien, qui la contemplait. L'image de Julien lui sembla faire partie encore de celles qui se promenaient en elle. Puis, sur-le-champ réveillée,—comme lorsque, le matin, sur l'oreiller, elle se retrouvait d'un bond au milieu de la vie,—elle se leva, joyeuse, et, par-dessus la table, elle lui tendit la main.