Julien, confus, vint s'asseoir gauchement auprès d'elle. Ils se mirent à causer. Julien ne causait guère. Il était étourdi d'un bonheur aussi inattendu. Annette faisait tous les frais. Elle avait de la joie: un heureux passé reparaissait. Julien y jouait un rôle fort effacé; il était un anneau banal de la chaîne; la farandole se déroulait, Julien était déjà loin... Mais il croyait se voir toujours dans les yeux riants d'Annette; et, troublé, il ne savait trop ce qu'il répondait. Il s'appliquait, (le maladroit!) à cacher l'admiration qu'elle lui causait. Il la retrouvait belle, plus belle encore, mais plus proche, plus humaine,—quelque chose de nouveau... Quoi? Il ne savait rien d'elle; il en était resté, de six ans en arrière, à la mort du père d'Annette; il n'avait rien appris, il vivait à l'écart, les potins de Paris ne l'allaient pas chercher... Il demanda si Annette habitait toujours à Boulogne.

—Comment! vous ne savez pas? Il y a beau temps que j'ai déguerpi... Oui, on m'a mise dehors...

Il ne comprenait pas. Elle expliqua, en courant, d'un air allègre, qu'elle était ruinée par sa faute, son indifférence aux affaires...

—C'est bien fait! ajouta-t-elle.

Et elle parla d'autre chose. Pas un mot sur sa vie. Non qu'elle voulût cacher; mais cela ne regardait pas les autres. Si Julien eût insisté pourtant, posé quelque question, elle eût répondu l'exacte vérité. Mais il ne demanda rien, il n'aurait pas osé; et il avait la tête perdue dans cette unique pensée: elle était pauvre, pauvre comme lui... Déjà, le vent brûlant de l'espérance était entré.

Pour déguiser son émotion, il se pencha, avec une camaraderie bourrue, sur la brochure qu'elle venait de quitter:

—Qu'est-ce que vous lisez là?

Il feuilleta. Une revue de sciences. Il y en avait une liasse.

—Oui, dit Annette, je tâche de me remettre au courant. Ce n'est pas facile. J'ai perdu pied depuis cinq ans; il me faut gagner ma vie, donner des leçons, je n'ai pas le temps. Je profite de Pâques, plus de leçons, je chôme. J'essaie de réparer le temps perdu, je fais les bouchées doubles, vous voyez!—(elle montra les revues ouvertes qui l'entouraient)—je voudrais tout avaler. Mais c'est trop, je n'arrive pas, j'ai tout à réapprendre; il y a quantité de choses qui se sont passées, depuis que je n'étais plus là; on fait des allusions à des travaux que je ne connais pas... Dieu! comme on marche vite!... Mais je les rattraperai! Je le jure, je ne veux pas rester en arrière, sur le chemin, comme une éclopée. Il y a de belles choses à voir, là-bas. Je veux les voir...

Julien buvait ses paroles. De tout ce qu'elle disait, il retenait ceci: elle gagnait sa vie, avec peine; et elle riait... Elle montait dans son admiration, à des hauteurs que l'ancienne Annette n'avait jamais atteintes. Et elle l'y entraînait. Car cette joie, qu'il n'avait pas, elle la lui apportait.