Ils sortirent ensemble. Julien était fier de se trouver en compagnie de cette belle femme; et il n'en revenait pas qu'elle se souvînt si bien de lui. Au temps jadis, à peine si elle paraissait remarquer son existence. Et voici qu'elle lui rappelait de petits faits oubliés, qui le concernaient! Elle s'informa de la mère de Julien. Il en fut si touché que sa gêne se fondit; à son tour, il commença à se raconter; mais il n'allait pas vite, les mots étaient gelés. Annette l'écoutait, gentiment ironique; et elle avait envie de lui souffler. Il était encore au début, et l'assurance lui venait, lorsqu'elle lui tendit la main, pour le quitter. Il eut juste le temps de lui demander si elle retournerait à la bibliothèque, et la joie de lui entendre dire: «Demain».
Julien rentra chez lui, confondu. Il était honteux de lui; mais demain, il réparerait. Il ne voulait aujourd'hui songer qu'au miracle de cette amitié. De son côté, Annette, qui s'enlisait dans le milieu de Sylvie, avait plaisir à retrouver un camarade de ses années intellectuelles. Ce n'était pas qu'il fût très vivant,—non, vraiment!—mais sérieux, sympathique, brave garçon... Quel glaçon!...
Elle n'eut pas lieu le lendemain, de changer d'opinion. Julien ne dégelait que seul, à la maison. Dès qu'il revit Annette, la glace aussitôt reprit. Il en fut consterné. Il avait préparé beaucoup de choses à dire—(il préparait, comme un cours, une conversation):—devant les yeux d'Annette, il n'en resta plus rien. Du récit intérieur, trop de fois réchauffé, un extrait insipide... Il s'ennuyait lui-même, à se l'entendre ânonner. Il ne reprenait son aplomb que sur le terrain des sciences, quand il ne s'agissait pas de lui. Là, il était précis, clair, et même il s'animait. Annette n'en demandait pas plus. Avide de s'instruire, elle le pressait de questions, qui amusaient Julien par leur intelligence, prompte à imaginer, devinant faux souvent, mais—(il suffisait d'un mot)—se retrouvant au point juste où on voulait l'amener... Il aimait ce visage attentif, dont les yeux plongeaient en lui pour atteindre plus vite sa pensée, et soudain rayonnaient... Elle avait compris! La joie de la pensée partagée, de ce soleil invisible et de l'immense perspective qu'illumine sa clarté, la joie de s'en aller ensemble, à la découverte, par les chemins nouveaux où il était son guide! C'était délicieux de causer ainsi, dans le recueillement de cette halle aux livres, cette église de l'esprit!
Délicieux pour lui, mais non pour les voisins! Car il causait tout haut; il avait oublié qu'il existât des voisins. Annette le fit taire en souriant, et se leva pour partir. Il la suivit. Mais n'ayant plus devant lui sa table et ses livres, il redevint dans la rue le même impotent qu'Annette avait vu la veille. Elle essaya de le faire parler de lui; peine perdue! Et il ne pouvait se décider à la quitter; il voulait la reconduire, jusqu'à la porte de sa maison: avec cela, guindé, crispé, brusque, par gaucherie; par moments, sans le vouloir, même pas très poli... Il était assommant! Annette, un peu agacée, pensait:
—Où diable pourrai-je le semer?
Julien aperçut, au coin de la bouche qui se taisait, le pli moqueur. Il s'arrêta brusquement, et dit, d'un ton navré:
—Oh! pardon, je vous ennuie!... Si, je le sais, je le sais! Je suis si ennuyeux!... Je ne sais pas parler. Je suis déshabitué. Je vis seul. Ma mère est bonne, très bonne; mais je ne puis lui parler de mes pensées. Beaucoup l'inquiéteraient; elle ne les comprendrait pas... Et je n'ai jamais su trouver personne qui s'y intéressât... Je ne le demande point... Vous avez été bonne de m'écouter avec indulgence. Je me suis laissé aller à vouloir vous raconter... Mais ce n'est pas possible. On ne peut pas raconter, on doit garder pour soi... Ce n'a pas d'intérêt, et ce n'est pas viril... Vivre et se taire... Je vous demande pardon de vous avoir ennuyée.
Annette fut touchée. Il y avait dans ces paroles une réelle émotion; ce mélange de modestie et de triste fierté la frappa; elle sentit sous la gaine de froideur beaucoup de déceptions et de tendresse blessée. Dans un de ces élans du cœur, auxquels elle ne résistait pas, elle se prit pour Julien d'une affectueuse pitié. Elle dit avec chaleur:
—Non, non, ne regrettez rien! Je vous remercie, vous avez bien fait de parler... (Elle corrigea, avec une pointe moqueuse, qui, cette fois, n'avait rien de cuisant)... d'essayer de parler... Oui... ce n'est pas facile, vous n'êtes pas habitué... Eh bien, cela me fait plaisir que vous ne soyez pas habitué!... Assez d'autres le sont!... Mais il n'est pas défendu d'espérer que moi, je vous habituerai... Voulez-vous? Puisque vous n'avez personne avec qui causer!...
Julien était trop ému pour répondre; mais son regard exprimait une reconnaissance, encore effarouchée. Bien que l'heure de rentrer fût passée, Annette revint sur ses pas, afin de se promener encore quelques minutes ensemble; et elle lui parlait, en bonne camarade maternelle, sur un ton simple et cordial, qui lui était une main fraîche sur son front endolori. Oui, il était meurtri, ce grand garçon; avec son air bourru, il avait besoin d'être manié très doucement... Maintenant, il reprenait vie... Tout de même, il fallait rentrer!... Annette lui proposa de se revoir, de temps en temps. Et ils s'avouèrent que, pour le travail qu'ils avaient fait à la bibliothèque, ils auraient aussi bien pu le faire au Luxembourg, ou...