Sylvie venait de réveiller une blessure, qu'elle voulait oublier. Par une contradiction, qu'elle n'aurait pu expliquer, et qui sortait du fond de la nature, elle qui se réjouissait de la venue de l'enfant, elle en voulait à l'homme qui le lui avait donné, elle ne se pardonnait pas la surprise de ses sens et l'émotion qui l'avait ainsi livrée,—elle ne les pardonnait pas à celui qui en avait profité. Cette révolte de l'instinct avait été la vraie raison cachée—(à elle comme aux autres)—de sa fuite loin de Roger, et de son refus de le revoir. Au fond, elle le haïssait. Elle le haïssait de ce qu'elle l'avait aimé. Mais comme son intelligence était loyale, elle refoulait ces instincts qu'elle jugeait mauvais. Pourquoi Sylvie la forçait-elle à en prendre conscience?...

Sylvie la regardait, et elle n'insista point. Annette, reprenant son calme, honteuse de ce qu'elle avait laissé voir, vu elle-même, et, tâchant de se donner le change, dit d'une voix tranquille:

—Je ne veux pas me marier. Je ne suis pas faite pour ces liens exclusifs. Tu me diras que des millions de femmes s'en accommodent, que je m'en exagère le sérieux. Mais je suis ainsi, je prends tout au sérieux. Si je me donne, je me donne trop; et alors, j'étouffe; il me semble que je me noie, avec une pierre au cou. Peut-être que je ne suis pas assez forte! Ma personnalité n'est pas affermie. Des liens trop intimes—des lianes—me sucent mon énergie; et il ne m'en reste plus assez pour moi. Je m'évertue à plaire à «l'autre», à ressembler à l'image de ce qu'il voudrait que je fusse; et cela finit mal: car à trop renoncer à sa nature, on perd le respect de soi, et l'on ne peut plus vivre; ou bien, on se révolte, et on fait souffrir... Non, je suis une égoïste, Sylvie. Je suis faite pour vivre seule.

(Mais bien qu'elle ne mentît point, elle ne disait que les prétextes qui lui masquaient la vérité.)

—Tu m'amuses, dit Sylvie. Tu es la femme la moins faite pour te passer d'amour.

—Je le hais, dit Annette. Mais il ne m'atteindra plus, maintenant. Je suis à l'abri.

—Bel abri! fit Sylvie. Il ne t'abritera de rien du tout; et c'est toi qui devras l'abriter. Toi qui ne veux pas te lier, est-ce que tu as réfléchi à l'entrave qu'il sera pour toi, ce petit paquet?

—Le bonheur! Avoir les bras remplis, ces bras si longtemps vides!

—Tu parles, avant de savoir. Qui l'élèvera?

—Moi.