—«Monsieur Malbrough est mort...»
Bon voyage au mari! Il n'était plus inquiétant. Julien jeta dessus encore une pelletée, et se tournant vers l'enfant, il lui grimaça un sourire. Marc lui devenait sympathique.
Mais il ne le devenait pas à Marc. Il était plus familier avec la constitution des corps atomiques qu'avec celle d'un esprit d'enfant. Marc sentit parfaitement que cette démonstration d'amabilité n'était pas naturelle; et le résultat fut qu'il tourna le dos, grognant:
—Je lui défends de me rire au nez!
Annette, qui s'amusait des efforts inutiles de Julien pour amadouer l'enfant, crut devoir réparer l'accueil malgracieux de Marc. Elle questionna Julien sur sa vie solitaire, avec un intérêt un peu distrait d'abord, mais qui cessa bientôt de l'être. Julien, plus sûr de lui, toujours, quand il était assis dans le clair-obscur d'une chambre, se raconta, cette fois, ingénument. Il était simple; il ne posait jamais,—presque jamais,—malgré son désir de plaire. En sa sincérité, il montrait une candeur qu'on n'est pas accoutumé de rencontrer à Paris, chez un homme de son âge. Il avait, en touchant aux sujets qui lui étaient chers, une délicatesse qui voilait son émotion contenue. À ces moments d'abandon où, dans le silence affectueux d'Annette qui l'encourageait, sa vraie nature intime paraissait affleurer, un reflet de beauté morale animait son visage. Annette le regardait, attentive; et ce n'était déjà plus l'aimable indifférence qu'elle ressentait pour lui.
Ils se virent, dès lors, régulièrement le dimanche, et un peu plus souvent dans les semaines, où ils avaient congé. Julien prenait le prétexte des livres qu'il prêtait; il fallait bien qu'il y joignît quelques explications, pour qu'Annette eût moins de peine à comprendre. Il apportait à Marc des cadeaux assez chers, mal choisis, dont le petit ennemi ne lui avait aucune gratitude: car il les trouvait enfantins et au-dessous de sa dignité. Mais rien ne pouvait ébranler la bonne volonté de Julien, fermement décidé à ne pas voir ce qui le gênait. Comme tous les esprits solitaires qui se méfient du monde,—dès l'instant qu'ils renoncent à la méfiance en faveur d'un élu, ils ne savent plus discerner, ils ne veulent plus: ils sont livrés. L'esprit de Julien, ingénieux à se duper, arrangeait à sa satisfaction les souvenirs qu'il rapportait de chacune de ses visites, tout ce qu'Annette avait dit, et tout ce qui l'environnait. (Lui-même, sans y penser, s'embellissait, par ricochet!) Les inattentions d'Annette, ses réponses distraites, jusqu'aux silences d'ennui que parfois il lui causait, tout la lui rendait plus belle et plus touchante. Et comme, à chaque fois, il découvrait pourtant de petits traits nouveaux, qui ne s'accordaient pas avec le portrait qu'il s'était fait, il refaisait le portrait, il le refit dix fois; et quoique le portrait changeât et ne ressemblât presque plus à celui du début, Julien ne douta jamais qu'il ne lui restât fidèle: il était prêt à changer son idéal d'amour, autant de fois que l'objet aimé changerait.
Annette avait saisi l'amour qu'il avait pour elle. Elle en fut amusée d'abord, puis touchée, re connaissante un peu, beaucoup, malgré tout,—( «Le moins beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il a... Merci, mon bon Julien!...»)—puis, un peu troublée. Elle se dit honnêtement qu'elle ne devait pas le laisser s'engager sur cette pente... Mais ça lui faisait tant de plaisir, à ce garçon! Et à elle, ça ne faisait point de peine... Annette était sensible à l'affection; elle l'était aux douces cajoleries, aux flatteries de la tendresse. Trop, peut-être. Elle l'avouait. L'amour, l'admiration qu'elle lisait dans les yeux lui étaient une caresse, qu'elle aimait à renouveler... Oui, elle en convenait, ce n'est peut-être pas très bien. Mais c'est si naturel! Il lui fallait faire un petit effort pour s'en priver. Elle le fit. Mais elle n'eut pas de chance: tout ce qu'elle dit pour écarter Julien—(dit-elle tout, vraiment?)—l'attira davantage... C'est Une fatalité! Il faut se résigner à la fatalité... Elle riait de soi, tandis que Julien, inquiet, se demandait si ce n'était pas de lui...
—«Hypocrite! hypocrite! Est-ce que tu n'as pas honte?...»
Elle n'avait pas honte. Peut-on résister au plaisir d'un cœur qui vous est tout livré? Cela éclaire vos journées. Et quel tort cela fait-il? Quel danger? Du moment qu'on est tranquille, maître de soi, et qu'on ne veut que le bien, le bien de l'autre!
Elle ne savait pas qu'un des chemins insinuants par où l'amour se glisse, est la tendre vanité de croire qu'on est nécessaire,—ce sentiment si fort au cœur d'une vraie femme, et où se satisfait son double besoin de bonté, qu'elle avoue, et d'orgueil, qu'elle n'avoue pas,—si fort qu'elle préfère souvent, quand elle a l'âme bien née, à celui qu'elle préfère, mais qui peut se passer d'elle, celui qu'elle aime moins, mais qu'elle peut protéger. Et n'est-ce pas l'essence de la maternité? Si le grand fils, toute sa vie, restait le petit poussin!... La femme au cœur de mère, comme l'était Annette, prête volontiers à l'homme, dont l'affection l'implore, un charme qu'il n'a point; son instinct la dispose à n'être plus attentive en lui qu'aux qualités. Julien n'en manquait point. Annette se réjouissait de voir sa timidité se fondre et sa nature vraie, comprimée, s'ouvrir au jour, avec un bonheur attendri de convalescent. Elle se disait que, jusqu'ici, nul ne connaissait cet homme, pas même cette mère, dont il parlait toujours, et qu'elle commençait à jalouser. Lui-même, le pauvre Julien, il ne se connaissait pas... Qui se fût douté que sous cette écorce rêche, il y eût une âme tendre, délicate... (elle exagérait!) Il lui fallait la confiance, et il en avait manqué: la confiance en les autres, la confiance en soi. Pour croire en lui, il avait besoin qu'un autre crût. Eh bien, elle croyait! Elle croyait en Julien, pour le compte de Julien, si bien qu'elle finit par y croire, aussi pour le sien!... Il s'épanouissait à vue d'œil, comme une plante au soleil. Et c'est bon d'être pour un autre le soleil... «Épanouis-toi, mon cœur!...» Était-ce du cœur de Julien, ou du sien qu'elle parlait? Elle ne savait déjà plus. Car du bien qu'elle faisait, elle s'épanouissait aussi. Une nature abondante meurt de ne pas nourrir de soi les affamés... «Me donner!»...