Annette donnait trop. Elle était irrésistible. La passion de Julien ne se dissimula plus. Et Annette—un peu tard—reconnut qu'elle n'était pas à l'abri...
Quand elle vit l'amour près de venir en elle, elle esquissa une faible défense; elle tâcha de ne pas prendre au sérieux les sentiments de Julien. Mais elle ne se croyait pas elle-même, et elle ne fit que rendre Julien plus pressant: il devint pathétique...
Alors, elle prit peur; elle le supplia de ne pas l'aimer, de rester bons amis...
—Pourquoi? demandait-il, pourquoi?
Elle ne voulait pas dire... Elle avait la crainte instinctive de l'amour; elle gardait le souvenir de ce qu'elle en avait souffert; et une intuition l'avertissait de ce qu'elle en souffrirait encore. Elle l'appelait et le chassait; elle le voulait et le fuyait. Aux instances de Julien, elle résistait sincèrement; et dans le fond du cœur, elle faisait des vœux pour que son adversaire vainquît sa résistance...
Le combat se fût prolongé, sans un événement qui vint en hâter l'issue.
Annette avait avec le mari de sa sœur de francs rapports d'amitié. Ce brave homme, un peu vulgaire, ne manquait ni de droiture, ni de qualités de cœur. Annette l'estimait; et Léopold lui témoignait une considération un peu cérémonieuse. Dès leurs premières rencontres, il l'avait jugée d'une autre espèce que lui et que Sylvie: elle l'intimidait. Il n'en eut que plus de gratitude, pour la bienveillance qu'elle lui montra. Au temps où il faisait sa cour à Sylvie, elle fut son alliée; plus d'une fois, elle vint à son secours, quand il était en butte aux turlupinades de sa fiancée, trop sûre de son pouvoir pour ne pas en abuser. Elle s'était même interposée, depuis, discrètement, dans les malentendus de ménage, ou les brusques caprices, lubies et diableries, auxquelles Sylvie se livrait, par accès, pour se désennuyer, en ennuyant le mari. Léopold, qui n'y comprenait rien, venait conter ses peines à Annette, qui se chargeait de ramener Sylvie à la raison. Il en était arrivé à confier à sa belle-sœur plus d'une chose qu'il ne disait pas à sa femme. Sylvie ne l'ignorait point, et elle plaisantait Annette, qui le prenait gaiement. Rien que de naturel et de franc entre les trois. Léopold ne s'était jamais plaint de la place que tenaient à son foyer la sœur de sa femme et le petit garçon, souvent assez encombrant; il eût trouvé plutôt que Sylvie ne faisait pas assez pour aider Annette, dont il admirait la vaillance; et il gâtait l'enfant. Annette, qui savait par Sylvie ce que pensait Léopold, lui en était reconnaissante.
La période de grossesse de Sylvie ne fut pas pour ceux qui l'entouraient, surtout pour le mari, un temps de félicité. De fréquents désaccords écartèrent Léopold de sa compagne. Non pas que Sylvie prétendît se passer de lui. Elle avait peu de ménagements pour sa maternité, et ne voulait rien changer à sa manière de vivre. Mal lui en prit. Ces longs mois de gésine furent loin d'être pour elle ce qu'ils avaient été pour Annette: un rêve interminable, et trop vite fini, de bonheur engourdi. Sylvie n'était pas faite pour couver des rêves. Elle s'impatientait, et n'entendait renoncer à aucun de ses devoirs, de ses droits, et de ses plaisirs: elle se surmena. Sa santé se ressentit de son état nerveux, et son caractère n'y gagna point. Quand on est tourmentée, on est volontiers tourmenteuse. Sylvie, étant à la peine, trouvait indigne que son mari n'y fût pas; et elle s'en chargea. Elle le harcelait de son humeur taquine, maligne, perpétuellement changeante, et même—(c'était inattendu!)—jalousement amoureuse: ce qui ne l'empêchait point de lui chanter pouilles! Certains jours, il ne savait à quel saint se vouer.
Annette se trouvait là, pour recevoir ses doléances. Il montait geindre à son étage; elle l'écoutait patiemment, et elle trouvait moyen de le faire rire de ses petites infortunes. Ces conciliabules, en se renouvelant, établissaient entre eux une complicité de secrets communs. Et parfois, devant Sylvie, ils échangeaient un coup d'œil malicieux. Honnêtes tous les deux, ils ne prenaient aucune précaution et s'abandonnaient à une familiarité qui, si elle était innocente, n'était pas inoffensive. Annette n'avait pas idée d'un risque, et elle s'amusait à d'amicales agaceries. Léopold s'y laissa prendre: il ne demandait qu'à l'être; il l'était, depuis longtemps, par le rayonnement de cette force de joie, qui se dégageait d'elle. Annette était toute alors à la découverte de l'amour de Julien, qui la troublait délicieusement. Le reste du monde était dans la brume. Quand elle venait de voir Julien et que Léopold lui parlait, elle écoutait Léopold, et même elle lui répondait; mais c'était à Julien qu'elle souriait. L'autre ne pouvait le deviner.
Il savait ce qu'il voulait. Il résistait, en brave homme. Mais un brave homme est un homme. Il ne doit pas jouer avec le feu.