Un dimanche de mai, ils allèrent tous les quatre, Sylvie, Annette, Léopold et le petit Marc, en promenade du côté de Sceaux. Après une heure de marche, Sylvie, un peu fatiguée, s'assit au bas d'un coteau, et dit:
—Allez, jeunesses, grimpez si vous voulez! Vous nous retrouverez ici.
Elle resta avec le petit. Annette et Léopold continuèrent allègrement. Annette, animée, joyeuse, bon garçon... Léopold la reposait, par sa bonhomie, de la tension morale où la tenaient l'amour de Julien et ses entretiens intellectuels. Le sentier sinuait entre un long mur de grande propriété et un talus vêtu de buissons fleuris. Par les trous dans les haies, on voyait, en montant, les pentes des vergers, avec leurs touffes de neige et de rose. Ciel fantasque, où, sur le fin bleu pers les nuages affairés couraient. Le vent rieur mordait par boutades, comme un jeune chien. Annette allait devant, cueillant des fleurs, chantant. Léopold la suivait à la piste; il la regardait courbée, et son torse robuste sous l'étoffe tendue, ses mains nues, son cou nu, rougis par l'air cinglant, et dans les cheveux en mousse le rouge coquillage de l'oreille, dont le bout paraissait une goutte de sang. Le talus se relevait à droite, et le chemin formait un couloir d'où le vent engouffré leur dévalait au nez. Annette, sans se retourner, interpella son compagnon. Il ne répondit pas. Elle continua, penchée, de cueillir et de parler. Et comme elle plaisantait Léopold qui se taisait, soudain elle perçut le danger de ce silence. Elle laissa tomber ses fleurs... Elle s'était redressée, mais n'avait pas eu le temps de se retourner, quand... Elle faillit tomber... Il l'avait étreinte. Brutalement empoignée, elle sentit sur sa nuque un souffle haletant, et une bouche avide lui baisait le cou, les joues. Raidie instantanément, s'arcboutant, toutes ses forces inconnues de combat ramassées, du torse et de l'échine elle secoua avec fureur l'homme qui l'avait saisie; elle brisa l'étreinte, et elle se retrouva face à face avec l'agresseur. Ses yeux flambaient de colère. Lui, ne lâchait point prise. Ils eurent une lutte rude de bêtes qui se haïssent. Rude et brève. Annette (l'instinct révolté lui prêtait une vigueur accrue) repoussa violemment l'homme, qui trébucha. Il resta devant elle, doublement humilié, soufflant, congestionné; et ils s'observaient, le courroux dans les yeux. Pas un mot ne fut dit... Brusquement, Annette grimpa la pente du talus, par une brèche de la haie se coula de l'autre côté, et s'enfuit. Léopold, dégrisé, l'appelait. Elle se tint à vingt pas, et ne le laissa point approcher. Ils redescendirent le coteau, des deux côtés de la haie, conservant leurs distances, méfiants, hostiles, et honteux. Léopold, d'une voix altérée, suppliait Annette de revenir, lui demandait pardon. Annette faisait la sourde oreille; elle entendait pourtant: la confusion de cette voix l'atteignait, à travers la barrière de sa rancune; elle ralentit le pas...
—Annette! suppliait-il, Annette! ne vous sauvez pas!... Je ne veux pas vous poursuivre... Voyez, je reste ici, je ne m'approcherai pas... J'ai agi comme une brute. Je suis honteux, honteux... Injuriez-moi! mais ne vous sauvez pas! Je ne vous toucherai plus, même du bout du doigt... Je me dégoûte... Pardon, à genoux!
Il s'agenouilla gauchement sur les cailloux; il avait l'air malheureux; et il était ridicule.
Annette, qui l'écoutait durement, immobile, de profil, sans le regarder, jeta un coup d'œil de côté, vit cet homme humilié; et elle fut pénétrée de cette humiliation: son cœur chaud avait la faculté de s'ouvrir aux émotions des autres, comme si elles étaient siennes; et de la honte de Léopold, elle rougit. Elle fit un mouvement vers lui, et dit:
—Levez-vous!
Il se releva; et elle, instinctivement, recula de quelques pas. Il dit:
—Vous avez peur encore. Vous ne me pardonnerez jamais.
Elle dit, sèchement: