Non, elle ne dit rien. Mais, du premier coup d'œil, le regard aigu de Sylvie avait lu. Elle ne posa aucune question. Ils parlèrent d'autres choses; et tandis que tous trois, pour masquer leurs préoccupations, faisaient montre de paroles bruyantes, pendant tout le retour, Sylvie observa les deux autres.
À partir de ce jour, Annette et Léopold ne furent plus seuls ensembles. La jalouse veillait. Annette aussi se gardait. Elle laissait, malgré elle, percer une méfiance. Et Léopold, blessé, couvait sa rancune inavouée.
Les yeux d'Annette s'étaient ouverts. Il ne lui était plus permis de rester sans méfiance des autres et d'elle-même. Il ne lui était plus permis de passer en riant, comme elle faisait avant, insoucieuse des désirs qu'elle pouvait faire naître, puisqu'elle ne les cherchait pas. Dans l'actuelle société, avec les mœurs actuelles, sa situation de femme seule, jeune, et libre, non seulement l'exposait aux poursuites, mais les légitimait. Personne ne comprenait qu'elle se fût affranchie, d'audacieuse façon, pour s'enfermer après, dans un veuvage, dont la constance était sans objet. Elle-même se donnait le change avec la maternité. Et la maternité, sans doute, était une grande flamme; mais une autre flamme brûlait toujours en elle. Elle tâchait de l'oublier, parce qu'elle en avait la crainte; et elle s'imaginait que nul ne la voyait. Mais non! le feu d'amour, malgré elle, se faisait jour. Et d'autres, sinon elle, risquaient d'en être victimes. L'aventure de Léopold venait de le lui montrer. Elle la trouvait hideuse. Elle en était révoltée. L'acte d'amour paraît, aux yeux sans mirage de celui qui n'aime point, une bestialité grotesque ou dégoûtante. La tentative de Léopold était l'une et l'autre aux yeux d'Annette. Mais Annette n'avait pas la conscience tranquille. Elle avait attisé ces désirs. Elle se rappelait ses coquetteries irréfléchies, ses jeux aguichants, ses ruses... Qui l'y avait poussée? Cette force refoulée, ce feu intérieur, qu'il faut nourrir, ou étouffer. Étouffer, on ne peut pas, on ne doit pas! C'est le soleil de la vie. Sans lui, tout est plongé dans l'ombre. Mais au moins, qu'il ne consume point ce qu'il doit animer, comme le char livré aux mains de Phaéton! Qu'il suive dans le ciel sa route régulière!... Le mariage alors? Après l'avoir si longtemps écarté, la perception des dangers qui la menaçaient l'amenait à se dire qu'un mariage d'affection et d'estime, de calme sympathie, lui serait une digue contre les démons du cœur, et une protection contre les poursuites du dehors. À mesure qu'elle s'en convainquait—(tout conspirait à l'en convaincre: sa sécurité matérielle et morale, l'attrait du foyer, et les sollicitations de son cœur),—elle opposait moins de résistance aux supplications de Julien. Elle se donnait, pour y céder, toutes les raisons de l'aimer. Mais elle n'avait pas attendu de les avoir, pour l'aimer. Déjà avait commencé le travail de construction de l'esprit, qui de l'élu crée une vision exaltée. Julien l'y avait devancée. Comme elle était plus riche et plus passionnée, elle l'eut tôt dépassé.
Ne se surveillant plus, se livrant à la fougue de sa franche nature, elle n'usa point de ces artifices, dont une femme plus habile masque sa défaite, lorsque son cœur est pris, et qu'elle laisse croire qu'elle en demeure maîtresse. Annette avait fait don du sien. Elle le dit à Julien.—Et, de cet instant précis, Julien commença de s'inquiéter.
Il connaissait mal les femmes. Elles le fascinaient et le déconcertaient. Plutôt que de les connaître, il préférait les juger. Il idéalisait les unes, il condamnait les autres. Quant à celles qui ne rentraient dans aucune des deux catégories, il s'en désintéressait. Les très jeunes hommes—(et Julien l'était resté, par son peu d'expérience)—sont, dans leurs jugements, toujours pressés. Comme ils sont pleins d'eux-mêmes et de leurs désirs, ils ne cherchent dans les autres que ce qu'ils en voudraient. Soit du côté moral, soit du côté charnel, les naïfs comme les roués, quand ils aiment, c'est toujours à eux qu'ils pensent, ce n'est jamais à la femme; ils se refusent à voir qu'elle existe en dehors d'eux. L'amour est justement l'épreuve qui pourrait le leur apprendre:—il l'apprend au petit nombre de ceux qui sont capables d'apprendre,—mais, en général, à leurs dépens et à ceux de leur partenaire: car lorsque enfin ils savent, il est trop tard. Le naïf étonnement des siècles, gémissant de la dualité irréductible, qui est le fruit amer de l'amour, ce rêve d'unité, déçu, est caractéristique de la méconnaissance initiale. Car, que veut dire: «aimer», si ce n'est: «aimer un autre»? Sans posséder l'égoïsme de Roger Brissot, Julien, par ignorance, n'avait pas moins de peine à sortir de soi; et il avait une vue encore plus bornée de l'univers féminin. Il eût fallu l'y guider prudemment par la main.
Annette n'était rien moins que prudente, de nature. Et l'amour ne le lui enseignait pas. Il lui donnait un besoin de confiance généreuse. Maintenant qu'elle était sûre d'aimer et d'être aimée, elle ne cachait rien. Rien de celui qu'elle aimait n'aurait pu l'éloigner; pourquoi eût-elle songé à se farder? Saine de cœur, elle ne rougissait pas d'être ce qu'elle était. Que celui qui l'aimait la vît comme elle était! Elle avait bien remarqué sa naïveté, son incompréhension, ses effarouchements. Elle y trouvait un plaisir tendre et malicieux. Elle aimait à lui révéler, la première, une âme féminine.
Elle alla le surprendre, un jour, dans son appartement. Ce fut la mère qui ouvrit. Une vieille dame, aux cheveux gris bien tirés, au front calme, qu'éclairait la lumière attentive des yeux sévères. Avec une politesse méfiante, elle inspecta Annette, et elle la fit entrer dans un petit salon, propre et froid, où les meubles avaient des housses.
De ternes photographies de famille et de musées achevaient de glacer l'atmosphère de la pièce. Annette attendit seule. Après un chuchotement dans les chambres voisines, Julien entra précipitamment. Il avait de la joie, et il était intimidé; il ne savait que dire; il répondait à côté. Ils étaient assis dans des sièges inconfortables, au dossier raide, qui entrave tout geste familier. Entre eux, une de ces tables de salon, sur quoi on ne peut s'appuyer; et on se heurte les genoux à ses aspérités. Le froid luisant du plancher sans tapis et des figures mortes sous verre, comme des plantes d'herbier, figeait les mots sur les lèvres, faisait baisser la voix. Ce salon gelait Annette, décidément. Est-ce que Julien l'y laisserait, tout le temps de sa visite? Elle lui demanda s'il ne voulait pas lui montrer la chambre où il travaillait. Il ne pouvait refuser; et même il le souhaitait; mais il avait l'air si hésitant qu'elle dit:
—Cela vous ennuie?
Il protesta, s'excusant du désordre, et il la fit entrer. De désordre, il y en avait beaucoup moins que chez elle, à la première visite de Julien. Mais celui de Julien était sans gaieté. La pièce servait de cabinet de travail et de chambre à coucher. Des livres, une gravure connue qui représentait Pasteur, des papiers sur les chaises, une pipe sur la table, un lit d'étudiant. Elle remarqua au-dessus un petit crucifix, avec un rameau de buis. Installée dans le fauteuil mal rembourré, elle tâchait de mettre son hôte à l'aise, en lui rappelant gaiement leurs souvenirs d'étudiants. Elle parlait sans pruderie de ce qu'ils savaient tous deux. Mais il était distrait, gêné de sa présence et de son libre-parler; il semblait préoccupé de ce qui se passait dans la chambre à côté. Annette, gênée par contagion, tint bon et réussit à lui faire oublier le «qu'en pensera-t-on?» Il finit par s'animer, et ils rirent de bon cœur. Il retrouva sa gêne, au départ, en la reconduisant; dans le couloir, ils passèrent devant la chambre de la mère; la porte était entr'ouverte; Mme Dumont affecta de ne pas les voir, par discrétion, ou pour ne pas saluer l'étrangère. Les deux femmes n'avaient échangé qu'un regard; et déjà, elles étaient ennemies. Mme Dumont mère était choquée de la visite de cette fille hardie, de ses façons libres, de sa voix claire, de ses rires, de sa vie: elle flairait le danger. Et Annette qui, pendant la visite, avait perçu entre Julien et elle cette présence invisible, en gardait une animosité; passant devant la chambre de la vieille dame qui lui tournait le dos, elle parla et rit plus haut. Et jalouse, elle pensait: