—Je te le prendrai.
Une semaine après, Julien vint à son tour, le soir, après dîner. Il avait eu, au sujet d'Annette, sa première discussion avec sa mère; et il voulait affirmer sa volonté. Ils étaient seuls. Léopold avait emmené au cirque le petit Marc. Quand Julien la quitta, un peu avant onze heures, Annette lui proposa de le reconduire à pied, pour le plaisir de respirer ensemble l'air frais de la nuit. Mais, arrivés à sa porte, Julien s'inquiéta de laisser Annette rentrer seule. Elle s'amusa de sa crainte. Il n'en voulut pas moins la reconduire à son tour; et elle se garda de protester: elle l'aurait plus longtemps! Ils refirent donc le chemin, par le plus long; et ils se trouvèrent sur une berge de la Seine, sans trop savoir comment. C'était une nuit de juin. Ils s'assirent sur un banc. Les peupliers bruissaient au-dessus de l'eau sombre, où s'étiraient les lueurs rouges et jaunes des fanaux sur les ponts. Le ciel était lointain, les étoiles exsangues, comme si la ventouse de la ville les eût sucées. La nuit était en haut, et la lumière en bas. Ils se taisaient. Les paroles ne pouvaient plus exprimer leurs pensées. Mais, sans se regarder, chacun lisait celles de l'autre. Le désir de Julien brûlait le cœur d'Annette; mais sa timidité l'enchaînait immobile, et il n'osait même pas lever les yeux vers elle. Elle, sans tourner la tête, souriait, regardant les reflets rouges sur la rivière, et elle le voyait: il ne se déciderait pas!... Alors, elle se pencha vers lui, et l'embrassa...
Il revint, enivré d'amour et de reconnaissance, et l'insidieuse pointe d'une sourde inquiétude fichée dans la pensée... Une mauvaise parole de sa mère:
—«Ces filles pauvres et hardies, qui cherchent à se faire épouser...»
Il l'avait arrachée tout à l'heure avec colère; mais le bout de l'aiguillon sous la peau était resté. Il eut honte. Il demanda pardon mentalement à Annette. Il savait qu'était faux l'injurieux soupçon. Il croyait en elle religieusement. Mais il était troublé. Et chaque nouvelle visite le troublait davantage. La liberté d'Annette, sa liberté de manières, sa liberté d'idées, ses libres opinions sur n'importe quel sujet,—surtout en morale sociale—son absence tranquille de préjugés, l'effaraient. Il était étriqué dans ses façons de penser, comme de s'habiller, un peu chagrin d'idées, enclin à la sévérité. Elle, au contraire, largement indulgente et riante. Il ne concevait pas qu'elle pût être aussi puritaine que lui, en ce qui la concernait, mais qu'aux autres elle appliquât une autre mesure, la leur, avec une tolérance ironique. Tolérance et ironie le décontenançaient. Elle s'en apercevait; et quand sur une question, il s'exprimait avec un rigorisme injuste et excessif, elle n'essayait pas d'y opposer sa manière de voir; elle souriait de cette naïve intransigeance, qui ne lui déplaisait pas. Son sourire inquiétait Julien plus encore que ses paroles. Il avait l'impression qu'elle en savait plus que lui. C'était vrai. Mais combien plus? Et que savait-elle, au juste? Quelle expérience avait-elle eue?...
À son tour, comme sa mère,—(et certaines observations malveillantes de sa mère y avaient contribué)—cet homme de vitalité fine, mais appauvrie, était vaguement alarmé de l'éclatante santé, du rayonnement de cette femme. Il en avait le désir ardent, et il en avait peur. Dans les promenades qu'ils firent ensemble, il se sentait chétif. La parfaite aisance d'Annette, en quelque milieu qu'elle se trouvât, ajoutait à sa gêne. Et bien que cette gêne, si elle l'eût remarquée, elle l'aurait aimée, il en était humilié. Mais elle ne la remarquait pas. Elle était toute à son chant intérieur. Le tort d'Annette était qu'elle ne songeât point que ce chant, nul ne l'entendait qu'elle; et elle ne voyait pas le regard anxieux de Julien, qui se demandait:
—À qui, à quoi rit-elle?...
Elle semblait si loin!...
Il ne cessait pas de voir—il voyait mieux que jamais—ses grandes vertus d'esprit, son énergie morale. Et en même temps, elle lui restait une énigme dangereuse. Il était partagé entre deux sentiments opposés: attraction invincible, et méfiance obscure: comme un reste de cet instinct primitif qui rappelle à l'homme et à la femme d'aujourd'hui l'inimitié originelle des sexes, pour qui l'union charnelle était une forme de combat. Cet instinct soupçonneux de défense est peut-être plus fort chez l'homme, à la fois, comme Julien, d'intelligence aiguë, mais pauvre en expériences. Comme il lui est impossible de voir exactement la femme, il la voit tantôt trop simple, et tantôt remplie d'embûches.
Annette prêtait à ces oscillations de pensée par ses alternatives de tout dire et de tout taire, de tout montrer et de tout cacher, ses mouvements d'expansion passionnée et ses silences hermétiques, quelquefois pendant une moitié de la promenade... Ces terribles silences—(quel homme n'en a souffert?)—pendant lesquels la vie de la compagne qui marche à vos côtés s'en va dans des régions qu'on ne connaîtra jamais!... Ce n'est pas qu'à l'ordinaire, ils recouvrent des secrets bien profonds! Il en est où, si l'on y entrait, la nappe ne monterait pas au-dessus du talon... Mais quelle qu'en soit l'épaisseur, la nappe de silence est opaque: l'œil n'y pénètre pas. Et l'esprit tortureur de l'homme a beau jeu pour se forger des mystères alarmants. L'idée ne viendrait jamais à un Julien qu'il en pût être l'auteur, et que si la femme se tait, c'est souvent qu'elle sent combien l'homme la comprend mal. Le silence d'Annette, certains jours, ironique, un peu las, tolérait une interprétation fausse de ses sentiments par celui qui l'aimait, puisqu'elle savait que c'était la fausse qu'il aimait, et qu'il n'aimerait pas la vraie...