Elle commença de raconter. Plus intimidée qu'elle ne voulait le paraître, elle avait préparé à l'avance ce qu'elle devait dire. Mais bien qu'à son jugement ce fût tout simple à dire, cela lui coûtait. Pour vaincre cette contrainte, elle sembla plus détachée d'émotion qu'elle n'était. Elle montrait même, par moments, une pointe d'ironie, qui s'adressait à elle, et qui ne répondait pas au trouble que ce récit remuait: elle s'en aidait pour se défendre... Julien ne comprit point. Il vit dans cette attitude une légèreté choquante, une inconscience.

Elle dit d'abord qu'elle n'était pas mariée. Julien en avait la crainte. Et même, pour être vrai, la muette certitude. Mais il espérait toujours qu'on lui prouverait le contraire. Et qu'Annette le lui dît, qu'il n'y eût plus de doute possible, il en fut consterné. Très catholique au fond, sous son libéralisme de surface, il n'était pas dégagé de l'idée de péché. Sur-le-champ, il pensa à sa mère: elle n'accepterait jamais! Et il prévit les luttes. Il était très épris. Malgré le chagrin que lui faisait l'aveu d'Annette et malgré la réelle déchéance que signifiait pour lui la faiblesse passée, la «faute» de celle qu'il aimait, il l'aimait, il était prêt, pour l'avoir, à lutter contre l'opposition de sa mère. Mais il fallait qu'on l'aidât, qu'Annette le secondât. Il était faible; pour soutenir le combat, il avait besoin de faire appel à toutes ses forces, dont la moindre n'était pas la force d'illusion. Il avait besoin d'idéaliser Annette; et si Annette eût été habile, elle s'y fût prêtée.

Elle vit le chagrin que produisaient ses paroles. Elle s'y attendait; elle en était attristée; mais elle ne pouvait le lui épargner: puisqu'ils vivraient ensemble, chacun devait prendre sa part des épreuves et même des erreurs de l'autre. Mais elle ne se doutait pas du conflit engagé en lui; et si elle l'eût pensé, elle fût restée confiante en la victoire de l'amour.

—Mon pauvre Julien, dit-elle, je vous fais de la peine! Pardonnez-moi. J'en ai aussi... Vous me croyiez meilleure. Vous me mettiez plus haut, trop haut dans votre esprit... Je suis femme. Je suis faible... Du moins, si je me suis trompée, je n'ai jamais trompé. J'étais de bonne foi. Je l'ai toujours été...

—Oui, dit-il hâtivement, j'en suis sûr, n'est-ce pas? Il vous a abusée?

—Qui? demanda Annette.

—Ce misérable... Pardon!... Cet homme qui vous a laissée...

—Non, ne l'accusez pas! dit-elle. C'est moi qui suis coupable.

Elle n'attachait à ce mot de «coupable» que le sens d'un affectueux regret de la peine qu'elle lui faisait; mais il s'en saisit avidement. Il voulait, dans son désarroi, se rattraper à l'idée qu'Annette était une victime séduite, et qu'elle se repentait... Il avait un extrême besoin de cette notion de «repentir»: ce lui était une sorte de compensation pour le dommage qui lui était causé, un baume sur la blessure, qui ne la guérissait pas, mais qui la rendait supportable; ce lui attribuait sur Annette une supériorité morale, dont—pour être juste—il n'eût pas fait emploi. Et enfin, comme il n'avait pas de doute sur le péché d'Annette, il n'en avait pas non plus sur l'obligation du repentir. De l'un et de l'autre sa nature chrétienne était imbue. Les plus libres chrétiens ne s'en délivrent jamais.

Mais Annette était issue d'une autre race d'âme. Les Rivière pouvaient être purs ou impurs, au sens que la morale chrétienne assigne à ce mot; mais s'ils étaient purs, ce n'était pas par obéissance à un Dieu invisible ou à ses représentants trop visibles et à leurs Tables de la Loi; c'est parce qu'ils aimaient la pureté comme une propreté morale, comme une beauté. Et s'ils étaient impurs, ils estimaient que c'était là une affaire entre eux et leur conscience, non la conscience des autres. Annette ne se reconnaissait de comptes à rendre envers personne. Si elle se confessait à Julien, c'était un don d'amour qu'elle lui faisait. Elle ne lui devait, honnêtement, que l'exposé de sa vie. Mais sa vie intérieure, elle ne la lui devait point. Elle la lui livrait volontairement. Elle voyait maintenant que Julien eût préféré qu'elle embellît la vérité. Mais elle était trop fière pour profiter d'une excuse mensongère, dont elle ne sentait nullement le besoin. Elle s'appliqua, au contraire, quand elle comprit ce qu'il voulait lui faire dire, à ce qu'il sût que c'était elle qui s'était donnée à l'amant.