—Je pense à vous, Julien!

—Mais vous ne l'oubliez pas!

—Je ne sais pas oublier ce qui fut bon pour moi, même s'il cessa de l'être. Ne me le reprochez pas, vous qui m'êtes le meilleur!

Julien avait assez de droiture pour estimer la franchise d'Annette et pour en reconnaître secrètement la noblesse. C'était pour lui un spectacle inattendu, dont la dignité inusitée lui révélait un Nouveau Monde,—la femme nouvelle.—Mais une autre partie de sa nature se révoltait. Il était blessé dans ses instincts de mâle. Il était horrifié dans ses préjugés catholiques et bourgeois. L'idée qu'il avait, qu'il continuait d'avoir d'Annette, était empoisonnée de soupçons dégradants. Au lieu d'être plus sûr d'une femme qui lui livrait son secret avec une entière loyauté, il était moins sûr d'une femme dont la faiblesse passée lui était révélée. Il doutait de sa fidélité à venir. Il pensait à cet autre homme vivant, qui l'avait eue, dont il aurait l'enfant. Il avait peur d'être dupe. Il avait peur d'être ridicule. Il était mortifié, et ne pouvait pardonner.

Dès qu'Annette se rendit compte du dangereux combat qui se livrait dans l'esprit de Julien et qu'elle vit menacé l'espoir qu'elle avait formé, elle trembla. Elle était prise à fond par l'amour qu'elle avait amorcé. Toute sa force d'aimer, toute sa capacité de bonheur, elle les avait placés sur ce Julien. Et en vérité, elle se trompait à moitié. Mais elle ne se trompait qu'à moitié. Julien n'était pas indigne d'elle, ses qualités étaient réelles, elles méritaient l'amour. Si différents qu'ils fussent, ils auraient pu vivre ensemble, avec un peu d'efforts mutuels pour se comprendre et pour se tolérer,—sans doute en souffrant un peu; mais était-ce trop payer de ce peu de souffrance une solide tendresse? Annette lui eût fait du bien, elle l'eût revigoré, elle eût été le grand souffle de confiance en la vie, qui eût gonflé ses voiles, et qui l'aurait poussé où jamais il n'aborderait sans elle. Et la tendresse délicate de Julien, son respect pour la femme, sa pureté morale, même cette candide foi religieuse, qu'Annette ne partageait pas, lui eussent été sains, ils eussent mis dans sa nature passionnée un fond de sécurité, la paix du home et de l'âme dont on est sûr...

Ah! misère des cœurs qui, par un malentendu que leur passion exagère, gâchent leur destinée, et le savent, et se le reprochent, et se le reprocheront toujours, mais ne céderont jamais sur ce qui les sépare: justement parce qu'ils s'aiment trop pour se faire une concession morale, que dédaigneusement ils consentiraient à des indifférents!...

Annette se tourmentait maintenant des inquiétudes qu'elle avait fait lever dans l'esprit de Julien. Julien avait-il raison?... Elle n'était pas infatuée de son propre jugement. Elle cherchait à comprendre les autres façons de juger. Son caractère n'était pas tout à fait formé; son instinct moral était fort, mais ses idées pas encore fixées; elle s'accordait le droit de les réviser. Toute jeune, elle avait reconnu factice la morale de son entourage; et elle n'avait trouvé rien sur quoi s'appuyer, rien que sa raison, qui l'avait souvent abusée. Elle cherchait toujours; elle cherchait d'autres pensées, où elle pût respirer. Et quand elle rencontrait une conscience sincère, comme celle de Julien, elle la scrutait avidement: cette voix répondrait-elle à l'appel de son cœur? Elle aspirait à croire, la révoltée! Elle cherchait, elle cherchait sa patrie morale.. Qu'elle eût souhaité d'entrer dans celle de Julien, de souscrire à ses lois, même si elles la condamnaient! Mais il ne suffit pas de souhaiter. Elle ne le pouvait pas. Ce que voulait Julien, non, ce n'était pas humain!

Elle lui dit tendrement:

—Je comprends que vous me jugiez, comme jugerait le monde. Je ne vous le reproche pas. J'admire les forces conservatrices et le rigorisme de leurs lois. Elles ont leur place dans l'ensemble, et, je le sais, leurs racines sont profondes dans votre race. Il est naturel que vous y obéissiez. Je les respecte en vous... Mais je ne saurais, mon ami, par tous les efforts de ma volonté, renier une action, même blâmée par tous, qui m'a donné mon enfant.... Cher Julien, comment renier ce qui fut ma seule consolation, la joie la plus pure, peut-être, que le ciel m'accordera, de ma vie?... Ne cherchez pas à la flétrir, mais plutôt, si vous m'aimez, partagez mon bonheur! Il n'a rien qui vous fasse injure!...

Elle sentait, en parlant, qu'il ne comprenait pas; elle l'irritait davantage. Et elle était navrée. Que faire cependant? Lui mentir? C'était trop déjà qu'elle eût examiné cette ressource humiliante.... Mais laisser la lézarde s'élargir dans l'affection si chère?... C'était comme si la déchirure s'étendait dans son cœur.—Elle était dans les transes, chaque fois qu'elle se retrouvait en face de Julien: qu'allait-elle aujourd'hui lire sur son visage?...