Et lui, avec cette lâcheté des hommes qui sont certains d'être aimés, il en abusait; il savait qu'il lui faisait du mal, et il le lui faisait. À son tour, il éprouvait son pouvoir. Et il tenait moins à elle, maintenant qu'il était sûr qu'elle tenait à lui...
Tout, elle comprenait tout! Elle se désolait d'avoir livré sa faiblesse. Et elle continuait. Elle s'abandonnait à un sentiment superstitieux: si le destin voulait qu'elle fût la femme de Julien, elle le serait, quoi qu'elle dît; quoi qu'elle dît, elle le perdrait, si c'était son destin...
Mais secrètement, elle voulait croire qu'en échange de sa soumission, le destin la favoriserait, Julien serait touché...
—Je me mets dans tes mains. Pour cela, m'aimeras-tu moins?...
Il se faisait un travail singulier dans l'esprit de Julien. Il l'aimait—non, il la désirait toujours autant,—et qui sait?... (Mais il ne voulait pas savoir...)—Bref, il la voulait toujours. Mais il était sûr maintenant que non seulement sa mère ne consentirait jamais à ce qu'il l'épousât, mais que lui-même ne s'y résoudrait pas. Pour beaucoup de raisons: rancune, vanité blessée, blâme moral, qu'en-dira-t-on, répulsion jalouse... Toutefois, il préférait ne pas insister sur ces raisons... «C'est bon, on vous connaît! Mais ne vous montrez pas!...» Son esprit arrangeait des expédients pour satisfaire à la fois ses raisons cachées et ses désirs....—Annette, dans le passé, s'était affirmée, en amour, femme libre. Il ne l'approuvait pas. Non; mais enfin, puisqu'elle était ainsi, pourquoi ne le serait-elle pas encore, avec lui qu'elle aimait?
Il ne le lui dit pas aussi crûment. Il allégua les impossibilités du mariage—(il en naissait de nouvelles, à mesure qu'elle les réfutait):—obstacles insurmontables, opposition de sa mère, nécessité de vivre avec sa mère, sa situation gênée, Annette habituée à la richesse, au monde... (La pauvre Annette, réduite depuis deux ans à courir le cachet!...) la différence d'esprit et de tempérament... (Ce dernier argument surgit tout à la fin, à l'effroi découragé d'Annette, quand elle croyait avoir surmonté les autres...) Avec une mauvaise foi obstinée, Julien se dépréciait, pour mieux se différencier. Il y avait de quoi rire et pleurer! C'était pitoyable, de le voir chercher tous les mauvais prétextes pour s'esquiver; et elle, oubliant sa fierté, feignait de ne pas comprendre, s'épuisait à trouver des réponses, luttait fiévreusement pour qu'il ne s'éloignât pas.
Il ne s'éloignait pas. Il ne refusait pas de prendre. Il refusait de donner...
Lorsque Annette aperçut le but de ses travaux de contrevallations et ce qu'il voulait d'elle, elle en eut moins de révolte encore que d'abattement. Il ne lui restait plus la force de s'indigner. Lutter, ce n'est plus la peine... Voilà ce qu'il voulait!... Lui!... Le malheureux!...Il ne se connaissait donc pas? Il ne savait donc pas ce qu'il représentait à ses yeux? S'il était l'aimé, c'était pour son sérieux moral. Cela ne lui allait pas du tout, mais pas du tout, de faire le don Juan, le coureur d'amour, l'amant libre! (Car, malgré son chagrin, l'esprit d'Annette gardait sa clarté ironique, et il n'oubliait pas de saisir le comique mêlé au tragique de la vie).
—Mon ami, pensait-elle, avec tendresse, pitié, dégoût, je t'aimais mieux, lorsque tu me condamnais. Ton idée, un peu étroite, mais haute, de l'amour t'en donnait le droit. Tu ne l'as plus, maintenant. Qu'ai-je à faire de ce moindre amour que tu me proposes aujourd'hui, de cet amour sans confiance? Si la confiance manque, il n'y a plus rien entre nous....
Chaque amour a son essence: où l'un fleurit, l'autre se flétrit. L'amour charnel se passe d'estime. L'amour d'estime ne peut se ravaler à la simple jouissance.