—Mais, s'écriait dans son cœur Annette, soulevée de révolte, je serais plutôt la maîtresse du premier passant qui me plaise, que de toi, de toi que j'aime!...

Car, de lui, c'eût été dégradant. Tout ou rien!

Aux suggestions de Julien, elle opposa donc un refus tendre et ferme, qui le froissa. Ils continuaient cependant de s'aimer, en se jugeant sévèrement; et aucun des deux ne pouvait se résigner à la perte du bonheur. Ils étaient Là, s'appelant, se désirant, s'offrant même,—incapables de prononcer la parole qui réunit:—l'un par faiblesse intime, cette débilité morale, qui, à de rares exceptions, (qu'un homme ose le dire!) est le propre de l'homme, et qu'il ne reconnaît pas,—l'autre, par cet orgueil foncier, qui est le propre de la femme, et qu'elle n'avoue pas davantage: car les deux sexes ont été tellement déformés par les conventions morales d'une société bâtie sur la victoire de l'homme qu'ils ont tous deux oublié leur vrai caractère. Le plus faible des deux n'est pas toujours dans la nature celui qu'on nomme ainsi. La femme est bien plus riche en forces de la terre; et si elle est sous les rets que l'homme a jetés sur elle, elle demeure une captive, qui n'a pas renoncé...

Julien entrevoyait les justes raisons d'Annette, et il n'avait aucun doute sur leur droiture; mais il ne pouvait pas faire violence à sa timidité de cœur; il suivait l'opinion du monde, qu'il estimait moins qu'Annette. Seul, il eût accepté le passé d'Annette; mais il ne l'acceptait pas, sous le regard du monde; et il se persuadait que c'était sous le regard de sa conscience. Il n'avait pas la bravoure de prendre pour femme celle qu'il voulait; et il nommait dignité sa pusillanimité. Il n'arrivait pas à se faire complètement illusion; et il en voulait à Annette de ce qu'il ne lui en faisait pas non plus. Du moins, il aurait dû rompre; mais il n'y consentait point. Et lorsque Annette parlait de s'éloigner, il la retenait, hésitait, souffrait, faisait souffrir. Il ne voulait pas plus accepter que renoncer. Il jouait le jeu cruel d'entretenir l'espoir, qu'ensuite il faisait saigner. Il se dérobait, quand elle était le plus aimante, et se faisait plus aimant, quand elle se résignait. Annette avait des cris douloureux de tendresse blessée. Elle se rongeait. Sylvie s'en aperçut et finit par lui arracher la vérité. Elle avait vu Julien, et elle l'avait jugé:

—Il est de ceux qui ne se décident que lorsqu'on les y force. Les moyens ne manquent pas: prends-lui son consentement! Il t'en saura gré, plus tard.

Mais Annette eût trop souffert de la pensée que Julien pût un jour lui reprocher (même s'il ne le disait pas) de l'avoir épousée. Quand il ne lui fut plus possible de ne pas voir la faiblesse irrémédiable du caractère de cet homme et l'inutile espoir d'une décision durable sur laquelle cet esprit inquiet ne cherchât plus à revenir, elle trancha dans le vif. Elle écrivit à Julien de ne plus prolonger un stérile tourment. Elle souffrait, il souffrait; et il leur fallait vivre. Elle devait travailler pour son enfant; et lui, avait sa tâche. Elle l'en avait trop longtemps détourné. Ils s'étaient pris, l'un à l'autre, leurs forces. Ils n'en avaient pas de trop! Puisqu'ils ne pouvaient pas se faire le bien qu'ils avaient souhaité, qu'ils ne se fassent pas de mal! Qu'ils ne se revoient plus! Elle le remerciait de tout ce qu'il avait été.

Julien ne répondit pas.—Et ce fut le silence...

Au fond, se débattaient la rancune, le regret, et la passion blessée...

Leur amour n'était resté un secret pour aucun de ceux qui les entouraient. Léopold l'avait remarqué, avec une irritation qu'il n'avait pu dissimuler à Sylvie. Le souvenir pénible qu'il gardait de sa peu reluisante aventure avait laissé en lui un ressentiment involontaire, qui ne devint pas moins vif, quelques mois après: au contraire! Car il pouvait feindre avec lui qu'il en avait oublié les motifs. Sylvie, déjà en éveil, fut frappée de ses allures bizarres: elle l'observa, et elle ne douta plus: il était jaloux. Selon la logique admirable du cœur, ce fut contre Annette qu'elle en eut: elle la prit en grippe. Son état de santé expliquait, dans une certaine mesure, ces réactions excessives. Mais le malheur est que leur retentissement se prolonge au delà de l'état qui les a causées.

Sylvie accoucha, en octobre, d'une petite fille. Joie pour tous. Annette se montra aussi passionnée pour l'enfant que s'il était le sien. Sylvie n'avait aucun plaisir à le lui voir dans les mains; et son hostilité, jusque-là comprimée, n'essaya plus de se voiler. Annette qui, depuis quelques semaines, avait eu de sa sœur des mots blessants, mais qui les attribuait au malaise passager, n'eut plus moyen de douter de la désaffection de Sylvie. Elle se tut, évitant toute occasion de la contrarier. Elle espérait un retour de l'ancienne tendresse.