Non, il n'était pas besoin de distractions, de livres! Annette avait assez à lire en elle. Et le plus passionnant des livres: son fils.
Il était près de sa septième année. Il avait subi le changement de milieu, bien plus aisément qu'on n'eût imaginé. Désagréable ou non, c'était un changement. Lui-même alors muait, comme un petit serpent.... Ingrate enfance! Toutes les gâteries de Sylvie et toutes ses cajoleries—(elle était si certaine de son pouvoir sur lui!)—il s'en passa parfaitement. Après quarante-huit heures, il n'y pensait même plus.
Ce n'est jamais ce qu'on croit qui plaît ou déplaît à l'enfant. Marc apprécia d'abord, dans sa vie nouvelle, le lycée, où sa mère l'envoyait en le plaignant,—et les heures de solitude, où personne ne pouvait s'occuper de lui.
Annette s'était installée dans un petit cinquième, sur la populeuse rue Monge. Escalier raide, logement exigu, bruit au dehors; mais de l'espace par-dessus les toits: ce lui était nécessaire; le bruit ne la gênait pas: elle était Parisienne, habituée au mouvement, elle en avait presque besoin; et elle rêvait d'autant mieux, en plein tohubohu. Peut-être sa nature s'était-elle aussi transformée, avec la maturité; la plénitude de vie physique et le travail régulier lui avaient donné un aplomb, une solidité nerveuse, qu'elle n'avait pas toujours connus et qui ne dureraient pas toujours.
Le logement se composait, sur la rue, de la chambre d'Annette, qui servait de salon (le lit formait divan), de la petite chambre de Marc, et d'un étroit réduit, en retrait d'angle, avançant entre deux rues. De l'autre côté du couloir, obscur en plein midi, la salle à manger sur la cour, et une cuisine où le fourneau et l'évier prenaient presque toute la place.
Entre la chambre de la mère et celle de l'enfant, la porte restait ouverte; et Marc était trop petit pour protester. Il se trouvait à cet âge indécis qui flotte entre la première enfance asexuée et le premier éveil incertain du petit homme. Il n'était plus dans l'une, et pas encore dans l'autre. Il lui arrivait encore de courir de son lit dans celui de sa mère, le matin du dimanche; et il se laissait, aux grands jours, faire la toilette par elle, des pieds à la tête. À d'autres jours, il avait des effarouchements pudibonds. Aussi, des curiosités. Et surtout, des accès de cachotterie, qui ne voulait pas être troublée. Il fermait sournoisement sa porte. Annette la rouvrait. Il ne pouvait faire un mouvement, sans qu'elle l'entendît. C'était assommant! Mais il pouvait aussi ne faire aucun mouvement. Alors, elle l'oubliait, pendant un peu de temps. Pas longtemps!...
Heureusement, Annette n'était pas toujours là. Elle devait sortir. Marc allait à son lycée, qui n'était pas éloigné. Annette l'y conduisait, le matin, et, quand elle était libre,—(rarement)—l'après-midi. Mais elle ne pouvait l'y reprendre, pour le ramener au logis: car c'était l'heure de ses leçons. Il devait rentrer seul, et elle s'inquiétait. Elle avait tâché de s'entendre avec une famille voisine, pour que la domestique, en ramenant l'autre enfant, prît Marc. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Marc; et il filait, avant. Alors, fier et craintif, il revenait seul, et seul il s'enfermait dans l'appartement. Jusqu'au retour de sa mère, il avait de bons moments! Annette le grondait de son indépendance. Mais elle n'était pas trop fâchée—(elle ne s'avouait pas ce mauvais sentiment)—qu'il se passât de camarade. Elle se méfiait des camarades. Elle ne voulait pas qu'on pût lui gâter son fils... Son fils! Elle est donc bien sûre qu'il est à elle? Certes, elle fait effort pour comprimer son amour égoïste. Ce n'est plus, comme au temps où il était tout petit, le besoin aveugle et glouton d'absorber le petit être dans sa passion. Elle voit en lui maintenant une personnalité. Mais cette personnalité, elle se persuade qu'elle en a la clef, qu'elle sait mieux que lui ses lois et son bonheur; elle veut la sculpter à l'image de son Dieu caché. Comme la plupart des mères, se jugeant incapable de créer par elle seule ce qu'elle veut, elle rêve de le créer par celui qu'elle a fait de son sang: (le rêve éternel, éternellement déçu, de Wotan!.)
Mais pour le façonner, il faudrait le saisir. Ne pas le laisser échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange des yeux, des mains, il lui est tout livré...
—Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu m'aimes?
Il répond poliment: