—Oui, maman.
Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond?
Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer... Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et spécialement d'Annette,—comme si la volonté, l'ardeur intérieure, faisaient lever la pâte.—Tout au plus, la couleur de l'iris, mais perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait:
—Jamais!
Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait inconfessés,—attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui qu'elle avait rêvé,—et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui, les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que l'esprit lui ressemblât, à elle.
Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à déchiffrer.—Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure... Comment dire? Il fuyait...
De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il, ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant... Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en avoir point?
Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles, son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas maussade, ne disant pas non...
—Oui, maman...
Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force!